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Antisémitisme : les points de vue de Théo Klein et d'Esther Benbassa

Racisme : " Il ne s'agit pas de l'antisémitisme français des années trente et quarante " par Théo Klein

[ Article paru dans l'Humanité, édition du 18 novembre 2003. ]

Entretien réalisé par Maud Dugrand

Théo Klein est avocat aux barreaux de Paris et d'Israël. Ancien résistant durant la Seconde Guerre mondiale, il a été président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), de 1983 à 1989, et président fondateur du Congrès juif européen.

Le gouvernement a convoqué hier une réunion interministérielle et souhaite envoyer un message fort de lutte contre les agressions à caractère antisémite. Pouvons-nous parler de retour de l'antisémitisme, et si oui, quel visage prend-il aujourd'hui ?

Théo Klein. Je constate des mouvements violents du côté d'une certaine jeunesse maghrébine mais aussi parfois du côté de la jeunesse juive. Cette violence répond à des événements qui se déroulent dans le conflit opposant Israéliens et Palestiniens. Il y a, me semble-t-il, une certaine coïncidence entre les faits, ici et là-bas. Deuxième constatation, on retrouve dans les organisations musulmanes arabes, un mouvement très profond et très violent, qui se réfère à l'islam fondamentaliste et qui rejette la société occidentale. Un monde de modernité auquel les Arabes n'ont pas eu vraiment accès. Qui à la fois les attire et qu'ils repoussent. Ce mouvement est marqué dans certains milieux par la violence terroriste. Ces phénomènes importants touchent la communauté juive, dans la mesure où la cible juive, à travers l'histoire, est très souvent utilisée : elle a l'avantage de ne toucher qu'une partie minoritaire de la population. Mais il ne s'agit pas de l'antisémitisme français des années trente et quarante, c'est-à-dire le refus par la société française de considérer comme citoyens égaux les gens qui avaient un certain nombre de grands-parents juifs.

Vous semblez aborder la question des agressions plus en tant que citoyen qu'en tant que juif ?

Théo Klein. En tant que citoyen français, je dois reconnaître que nous avons raté en partie l'intégration de cette jeunesse très particulière née en France, de parents qui sont venus du Maghreb. Une partie de l'intégration de cette jeunesse a été ratée. Une partie seulement. La communauté juive en tant que citoyenne doit participer comme les autres à ce débat et aux efforts qui doivent être faits. Je crois que ce serait une erreur de considérer que c'est un problème spécifique à la communauté juive. Cette dernière est victime incontestablement de ces mouvements mais ils ne sont pas dirigés seulement et essentiellement contre elle. Ils sont, je le répète, soit le contrecoup des événements qui se déroulent au Moyen-Orient, soit le contrecoup d'une action terroriste internationale menée par des milieux islamistes bien déterminés.

Ce qui me rassure, c'est que certains de ces jeunes étaient présents place de la République pour réagir contre la présence de Le Pen lors du deuxième tour de l'élection présidentielle l'année dernière. Mais c'est vrai qu'il y a une insatisfaction qui se manifeste contre la police, contre les pompiers, contre tout ce qui existe et ce à quoi ils n'ont pas un accès aussi important que les autres ou qu'ils considèrent comme défavorables pour eux. Les juifs, c'est un moyen de réagir : " Nos frères palestiniens combattent les Israéliens. Nous, nous combattons les juifs en France. " Si nous savons désormais qu'une organisation dirige les violences islamistes, je n'ai aucun élément me permettant de penser qu'il y a une organisation derrière les violences commises en France. Pour Gagny, je n'exclus pas du vandalisme commis par des jeunes qui ne savent pas vraiment contre quoi ils agissent, sinon qu'il s'agit de détruire et de réagir contre une société qui vous a oubliés.

Que pensez-vous des intellectuels français juifs qui dénoncent le retour de l'antisémitisme ?

Théo Klein. Pour moi, parler d'antisémitisme, c'est, dans une certaine mesure, détourner le problème. Or, ce n'est pas nous le problème. Le problème se situe entre Palestiniens et Israéliens. Et il appartient à chacun d'entre nous de réagir sur ce conflit. Comme il appartient à la société française de corriger les erreurs commises en matière d'intégration. Pour le reste, je voudrais dire que j'ai le malheureux privilège d'avoir vécu ce que j'appelle vraiment un antisémitisme des années trente à quarante, l'Occupation, le régime de Vichy... Ces intellectuels ont eu la chance de ne pas connaître cela et je pense qu'ils n'ont pas à le connaître à l'heure actuelle. Mais je comprends que, peut-être, ils aient du mal à bien faire la différence. Ils ont le sentiment pour la première fois de leur vie d'être attaqués en tant que juif. Et certains d'entre eux ne savent pas très bien ce que c'est que d'être juif. Ils n'ont pas un fond culturel qui alimente leur identité. Je regrette leur réaction, ce n'est pas la mienne, mais c'est la liberté de chacun de s'exprimer.

En parlant de liberté d'expression, vous condamnez la politique de Sharon en Israël...

Théo Klein. Je pense que non seulement on a le droit de critiquer la politique du gouvernement Sharon (ou l'absence de politique qui se résume aux représailles) mais on en a aussi le devoir. Le devoir si on veut apporter une aide réelle au développement de l'État d'Israël et à sa sauvegarde.

© Journal l'Humanité


"Il n'y a pas d'antisémitisme organisé en France" par Esther Benbassa

[ Nouvel Observateur, 17 novembre 2003. ]

Propos recueillis par Alexandra Guyard

Esther Benbassa est professeur à l'Ecole pratique des Hautes Etudes,
elle a publié "Les Juifs ont-ils un avenir?" aux éditions Hachette Pluriel (2003)

Peut-on, selon vous, vraiment parler d'une recrudescence de l'antisémitisme en France ? S'agit-il d'un mouvement organisé ou d'attaques isolées ?

E.B. - Il n'y a pas d'antisémitisme organisé en France. Les pouvoirs publics combattent activement ces agressions et il n'y a pas d'antisémitisme ancré et structuré comme c'était le cas dans les années 30, avec des racines idéologiques. Cet antisémitisme est le fait d'une frange des Maghrébins en France en mal d'identité. Autrefois, ces petits jeunes auraient mis le feu à un commissariat, aujourd'hui ils le mettent à l'école juive ou à la synagogue. Je rentre d'ailleurs du FSE [Forum social européen, ndlr], où j'ai été prise de panique, quand on parlait des Juifs, on sentait une vraie hostilité venant de certains jeunes. Aujourd'hui pour endiguer ce phénomène, il faut trouver des remèdes et pour cela créer des passerelles entre les différentes communautés. A contrario, la multiplication des écoles communautaristes ne me dit rien de bon. On va dans le sens d'une plus grande méconnaissance de l'autre et d'une radicalisation.

Pourquoi ces jeunes ont-ils importé le conflit israëlo-palestinien en France ? Pourquoi n'a-t-on pas assisté à un phénomène similaire lors de la première Intifada ?

E.B. - Le conflit est importé des deux côtés, du côté musulman mais aussi du côté juif. La deuxième Intifada coïncide avec un déficit d'identité de cette jeunesse, pour qui les jeunes qui jettent des pierres ou les kamikazes sont devenus des héros, qui se battent pour sauver l'honneur des jeunes Palestiniens humiliés. Et certains jeunes Maghrébins, à qui leurs parents n'ont pas transmis la culture musulmane et qui ne se sentent pas intégrés dans la société française, s'identifient à ce combat des "opprimés", et s'affirment comme les frères des Palestiniens. On assiste à un phénomène similaire du côté juif, qui traverse aussi actuellement une crise identitaire, qui commence à perdre ses repères identitaires par rapports aux parents. On peut vraiment parler de nationalisme diasporique, qui n'est relié à aucun Etat.

Pourquoi distingue-t-on autant l'antisémitisme en France par rapport à d'autres formes de racisme ? Existe-t-il vraiment un antisémitisme à la française ?

E.B. - Peut-être que cela vient du fait que les Juifs sont mieux intégrés au sein de la société française, et sont présents dans toutes les professions. Ils sont également mieux organisés. Par conséquent, lorsqu'ils sont attaqués ou victimes d'antisémitisme, ils vont plus facilement le faire savoir, porter plainte, alors que d'autres ne vont pas oser, car ils se sentent des sous-citoyens. Donc on va davantage en parler dans les médias. Enfin, la France est marquée par la Shoah et l'idée qu'il ne faut surtout pas oublier et donc lutter contre l'antisémitisme. La société va donc s'offusquer davantage de l'antisémitisme que de l'arabophobie. Je crois en revanche qu'il existe encore un vrai antisémitisme en France, qui n'est plus le fait d'une élite qui a fait son mea culpa. Il s'agit d'un antisémitisme "populaire", encore véhiculé par des idées reçues, des clichés comme Juif=argent=réussite occulte, etc. Et cet antisémitisme peut potentiellement devenir dangereux.