Tchétchénie

extrait de la préface de
"Tchétchénie, dix clés pour comprendre"
par le Comité Tchétchénie,
édition La Découverte, mars 2003

La Tchétchénie, " c'est le pire du pire ", disent simplement les humanitaires ou journalistes qui ont pu y circuler plus ou moins librement ces dernières années, tout en ayant connu d'autres conflits contemporains - Bosnie, Kosovo, Palestine, Timor ou Afghanistan, par exemple. Mais ces témoins de toutes nationalités sont très rares : ils ne se comptaient pas en centaines lors de la " première " guerre, et à peine en dizaines lors de la " seconde ", celle qui a débuté en octobre 1999. Car en Tchétchénie, le " pire " c'est - aussi - que la guerre s'y déroule à huis clos, dans un silence de plus en plus lourd à mesure que les années passent.

Quiconque a pu se rendre sur place n'hésite plus à penser en termes de génocide - aussi du fait de la récurrence, dans l'histoire, des entreprises d'extermination de ce peuple. S'il ne s'agit pas d'un génocide - lent, en cours ou à venir, si le monde continue à être passif -, nous sommes en tout cas face à quelque chose qui y ressemble beaucoup. Le mot, pourtant, ne sera jamais utilisé ici. Volontairement, pour éviter toute indécence vis-à-vis des victimes de génocides reconnus. Mais aussi, sans doute, par conscience du poids étouffant des non-dits et de la désinformation qu'il faut dégager avant que la réalité du drame vécu dans cette lointaine Europe ne puisse être regardée en face.

L'objet de cet ouvrage est de rappeler des faits sans équivalent ailleurs dans le monde. Combien sommes-nous, en France, à garder à l'esprit que la Tchétchénie, avec, aujourd'hui, moins d'un million d'habitants, est occupée par l'armée d'un pays qui en compte 145 millions ? Que cette armée russe de quelque 100 000 hommes est sans doute plus nombreuse que tout ce qu'il reste en Tchétchénie d'hommes encore valides ? Que dans les bus qui relient les ruines de Grozny aux villages du pays, on ne voit pratiquement plus que des femmes, des enfants et des vieillards ? Qu'il n'est guère de familles qui n'y comptent déjà un ou plusieurs morts ? Sans parler des blessés, des amputés, des " disparus " ou des traumatisés qui ont survécu aux tabassages, viols ou tortures diverses - traitement appliqué systématiquement à tous les hommes arrêtés par dizaines, tous les jours, depuis des années.

Nul n'est d'ailleurs en mesure de compter exactement le nombre de ces morts, qui gonfle chaque jour depuis qu'au printemps 2000 le Kremlin a déclaré finies les " grandes opérations militaires ". La seule chose certaine, selon les humanitaires cités ici, est qu'" un Tchétchène sur dix, huit ou cinq a été tué durant les deux guerres. Rapporté à la France, cela ferait, au minimum, sept millions de morts "...

Encore moins connues sont les origines de l'acharnement de l'ex-grande puissance contre une de ses minuscules colonies périphériques. Ainsi que les ressorts qui ont toujours poussé ce peuple à résister, violemment dès qu'il le pouvait, à la colonisation, tsariste puis soviétique, dont les débuts furent parallèles à la colonisation de l'Algérie par la France. Abdelkader n'étaitil pas en correspondance épistolaire avec l'imam Chamil, un des grands meneurs de la résistance du Nord-Caucase ? Pour le vaincre, la Russie déploya 130 000 hommes, à un moment où les Tchétchènes - femmes et enfants compris - n'étaient plus que 89000, selon un académicien russe de l'époque. Pourtant, la résistance renaîtra de ses cendres. Aujourd'hui, Vladimir Poutine peut encore multiplier le nombre de ses troupes en Tchétchénie, il s'y trouvera encore des " abreks " - ces " bandits d'honneur " de la tradition tchétchène - pour résister, cachés dans les forêts de leurs montagnes.[...]

Sophie Shihab


quelques repères chronologiques

Les Tchétchènes habitent le Nord Caucase depuis plusieurs milliers d'années. Leur territoire a été occupé pendant de longues périodes par les Iraniens, par la Horde d'or aux XIII-ème et /XIV-ème siècles, puis par l'empire Russe qui était en compétition dans la domination du Nord Caucase dès le XVI ème siècle contre ses rivaux ottomans et perses.

1829-1858 : conquête du Caucase par l'Empire russe. Forte résistance à la colonisation de la part du peuple tchétchène, emmené par leur chef, l'imam Chamil.

1859 : Défaite de Chamil ; la Tchétchénie passe sous contrôle russe. La conquête coloniale sanglante s'accompagne de déportations massives des populations caucasiennes vers la Sibérie.

1918 : après la révolution d'octobre, la Tchétchénie proclame son indépendance et combat les soldats russes blancs du général Denikine (opposé aux bolcheviks). Après la défaite des russes blancs en 1920, l'Armée rouge occupe la Tchétchénie, rencontrant une forte résistance.

La fin des années 20 et le début des années 30 sont marquées par une réaction armée à la politique de collectivisation des terres. Les soviétiques répriment cette guérilla, déportant les populations et procédant à de nombreuses exécutions. Différents statuts d'autonomie se succèdent et, en 1934, Moscou unit la Tchétchénie et l'Ingouchie, avant de créer une République socialiste soviétique autonome regroupant la Tchétchénie et l'Ingouchie en 1936.

1944 : le 23 février, les Tchétchènes sont déportés sur l'ordre de Staline en Sibérie, qui les accuse de collaboration avec les nazis. 400 000 personnes trouveront la mort (un tiers de la population) durant cette déportation. Leur république disparaît avec leur culture et se voit colonisée jusqu'en 1957.

1957 : Droit au retour après la déstalinisation. Le peuple déporté est réhabilité et une nouvelle république soviétique des Ingouches et des Tchétchènes est recréée.

1989-1994 : Fin de l'URSS - Indépendance de la Tchétchénie en tant que "république autonome" - séparation avec l'Ingouchie

1991 : L'URSS disparaît laissant place à 15 Etats indépendants.

Le général Doudaev, ancien général de l'armée de l'air soviétique, prend le parti de Boris Eltsine et s'empare du pouvoir en Tchétchénie. Il est élu président le 27 octobre et proclame la souveraineté de la République tchétchène le 1er novembre. L'élection du 27 octobre est considérée comme nulle par les autorités fédérales russes.

1992 : en mars, les Tchétchènes refusent de signer le traité de la Fédération de Russie.

1994 : des différents qui opposent Doudaev et le parlement provoquent l'instauration d'un régime autoritaire. Moscou, qui ne reconnaît toujours pas l'indépendance de la Tchétchénie apporte un soutien militaire à l'opposition du gouvernement de Doudaev afin d'instaurer un régime pro-russe.

1994-1996 : Première guerre de Tchétchénie

11 décembre 1994 : L'intervention russe. Les Forces armées de la Fédération de Russie interviennent pour "rétablir l'ordre constitutionnel" et lutter contre les "bandes armées illégales" tchétchènes. Le ministre de la défense de l'époque, Pavel Gratchev, prévoit une campagne éclair grâce à des bombardements massifs sur la Tchétchénie. Un an après, la guerre aura fait des dizaines de milliers de morts et les pilonnages intensifs laisseront la capitale Grozny en ruines.

15 décembre 1994 : Grozny est encerclé puis 300 chars russes entrent à Grozny.

janvier 1995 : Assaut final sur le centre de Grozny. Chute du palais présidentiel.

1996 : Doudaev est tué par un missile russe

Conscient de l'échec militaire, Eltsine négocie avec le nouveau chef des indépendantistes, A. Maskhadov. Un accord de cessez-le-feu est signé. Le 25 juin, Eltsine signe, entre les deux tours des élections, un décret qui prévoit un désengagement des troupes militaires russes. En fait, pratiquement au lendemain de sa réélection du 3 juillet, il relance les opérations militaires.

Août : Eltsine demande au général Lebed d'entamer des négociations avec les indépendantistes. Le 31 août, il signe un accord avec Maskhadov mettant fin à la guerre mais la déclaration commune repousse au 31 décembre 2001 la prise de décision concernant le futur statut de la Tchétchénie.

Cette première guerre a tué environ 70 000 civils tchétchènes et entre 3 000 et 10 000 soldats russes selon les chiffres donnés par le gouvernement russe ou par le comité des mères de soldats. 300 000 à 400 000 personnes ont été déplacées.

1997 - 1999 : entre les deux guerres

En janvier 1997, les dernières troupes quittent la Tchétchénie et Aslan Maskhadov est élu démocratiquement à la tête de l'Etat avec 59,3 % des suffrages lors d'élections reconnues par l'OSCE.

Durant ces deux années, on assiste à un développement des mouvements fondamentalistes musulmans et notamment le mouvement "wahhabite", partisan d'une interprétation fondamentaliste de l'islam, caractérisé par une prétention à représenter les vrais valeurs de la religion musulmane.

Le gouvernement proclame que la charia aura force de loi en Tchétchénie. Cela se caractérise par la mise en place de tribunaux islamiques et d’exécutions punitives en public.

1999 : début de la deuxième guerre de Tchétchénie

Durant l'été 1999, un conflit opposant des rebelles islamistes du Daghestan aux forces russes s'étend à la Tchétchénie et des bombardements reprennent le 5 septembre. Poutine, président par intérim, ordonne à ses troupes d'envahir le pays, justifiant cette "opération anti-terroriste" par des attentats commis en Russie.

Octobre : les forces armées russes pénètrent au nord de la Tchétchénie.

Décembre : Grozny est encerclé et l'armée russe bombarde massivement la capitale sans pénétrer dans la ville.

janvier - février 2000 : La majorité de l'opinion publique russe est favorable à la poursuite des opérations militaires en Tchétchénie. Poutine continue d'utiliser l'intervention militaire comme argument électoral contribuant à son accession en mars 2000.

La plupart des détachements rebelles qui tenaient Grozny ont abandonné la ville. 250 000 tchétchènes ont déjà fui vers les républiques voisines. De nombreux combattants tchétchènes se réfugient dans les montagnes pour résister aux attaques russes. Les forces armées russes reprennent la capitale.

Ce second conflit finit d'achever la Tchétchénie. L'’'opération anti-terroristes" jugée "affaire intérieure" par les russes se révèlent être un véritable "nettoyage" qui mène la Tchétchénie à son anéantissement le plus complet. De nombreuses ONG continuent de dénoncer les exactions commises par les russes en matière des droits de l'homme.

On dénombre officiellement 3 500 morts depuis septembre 1999. Les comités de mères de soldats en dénombrent trois fois plus...

2001 : Le président Poutine signe un décret retirant la responsabilité de "l'opération anti-terroriste en Tchétchénie" à l'armée et la confiant aux troupes du ministère de l'Intérieur. Les trois quarts des 80 000 soldats engagés devraient être retirés dans les mois à venir. Le chef de l’administration tchétchène pro-russe Akhmad Kadyrov dénonce les " crimes à grande échelle " commis par les militaires russes. Le président Poutine reconnaît des " abus ".

2002 : le 10 janvier, l'état-major russe affirme avoir remporté la victoire en Tchétchénie.

24 juin: Vladimir Poutine a, pour la première fois, adouci ses propos sur la guerre en Tchétchénie lors d'une conférence de presse tenue au Kremlin. Ambigu, le chef du Kremlin n'a toutefois parlé ni du retrait des troupes ni de pourparlers avec le président tchétchène, Aslan Maskhadov.

Les organisations humanitaires de défense des droits de l'homme continuent à dénoncer la poursuite des exactions de l'armée russe.

22 juillet: Appel de l'administration américaine et du Conseil de l'Europe au gouvernement russe pour mettre fin à la guerre.

23-26 octobre: Un commando d'une cinquantaine de tchétchènes a investi une salle de spectacles de Moscou et a pris au moins 700 personnes en otages. Le commando réclame la fin des hostilités et le retrait des troupes russes de Tchétchénie. Dans la nuit du 25 au 26 octobre, les forces spéciales russes donnent l'assaut, utilisant un gaz paralysant. Tous les membres du commando sont tués, ainsi que de très nombreux otages.

27 décembre: Attentat sanglant à Grozny : des kamikazes se font sauter avec une voiture bourrée d'explosifs au pied du siège du gouvernement pro-russe de Tchétchénie. Le bilan des victimes ne cesse de s'alourdir et est officiellement chiffré au 2 janvier 2003 à 80 morts et 152 blessés. Le président indépendantiste Aslan Maskhadov condamne l'attentat tout en déclarant qu'il démontrait l'échec de la politique du gouvernement russe en Tchétchénie.

31 décembre: Le gouvernement russe décide de ne pas renouveler le mandat de la mission de l'OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) en Tchéchénie. En fait, cette dernière s'est avérée totalement impuissante et le gouvernement séparatiste se félicite qu'il ait été mis fin à "cette fiction".

Selon les chiffres officiels, le nombre des soldats russes tués en Tchétchénie en 2002 s'est élevé à "plus de 4 700"

2003

Février : Le Commissaire aux droits de l'Homme du Conseil de l'Europe Alvaro Gil-Roblès a effectué une visite en Tchétchénie et en Ingouchie, république où sont réfugiés environ 150 000 Tchétchènes. Il appelle les séparatistes à cesser les combats et les autorités russes à lutter de façon plus efficace contre les exactions de l'armée. .

23 mars: En l'absence d'observateurs internationaux, un référendum est organisé en Tchétchénie par les Russes. Le président séparatiste Aslan Maskhadov les a aussitôt contestés.

11 avril: Le Monde a publié un article à propos d'un rapport des autorités tchétchènes pro-russes transmis "au plus haut niveau de l'Etat" (c'est-à-dire à Vladimir Poutine). Ce document fait état entre autres de 100 exécutions de civils par mois tout au long de l'année 2002, de près de 3 000 cadavres retrouvés dans des charniers, d'enlèvements et de tortures.

[ avril 2003 ]