"Comment vous appelez-vous ?
D'où venez-vous ?
Pourquoi venez-vous aux États-Unis ?
Quel âge avez-vous ?
Combien d'argent avez-vous ?
Où avez-vous eu cet argent ?
Montrez-le-moi.
Qui a payé votre traversée ?
Avez-vous signé en Europe un contrat pour venir travailler ici ?
Avez-vous des amis ici ?
Avez-vous de la famille ici ?
Quelqu'un peut-il se porter garant de vous ?
Quel est votre métier ?
Êtes-vous anarchiste ?
etc."

Récits d´Ellis Island
de Georges Perec et Robert Bober

Histoires d’errance et d’espoir

De 1892 à 1924, près de seize millions d’émigrants en provenance d’Europe sont passés par Ellis Island, un ilôt de quelques hectares où avait été aménagé un centre de transit, tout près de la statue de la liberté, à New York. Parce qu’ils se sentaient directement concernés par ce que fut ce gigantesque exil, Georges Perec et Robert Bober ont décrit ce qui reste de ce lieu unique, et recueilli les traces de plus en plus rares qui demeurent dans la mémoire de ceux qui, au début du siècle, ont accompli ce voyage sans retour.

 

"ne pas dire seulement : seize millions d'émigrants
sont passés en trente ans par Ellis Island

mais tenter de se représenter
ce que furent ces seize millions d'histoires individuelles,
ces seize millions d'histoires identiques et différentes
de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants chassés
de leur terre natale par la famine ou la misère,
l'oppression politique, raciale ou religieuse,
et quittant tout, leur village, leur famille, leurs
amis, mettant des mois et des années à rassembler
l'argent nécessaire au voyage,
et se retrouvant ici, dans une salle si vaste que jamais
ils n'avaient osé imaginer qu'il pût yen avoir quelque
part d'aussi grande,
alignés en rangs par quatre,
attendant leur tour

...

il ne s'agit pas de s'apitoyer mais de comprendre

quatre émigrants sur cinq n'ont passé sur Ellis
Island que quelques heures

ce n'était, tout compte fait, qu'une formalité anodine,
le temps de transformer l'émigrant en immigrant,
celui qui était parti en celui qui était arrivé,

mais pour chacun de ceux qui défilaient
devant les docteurs et les officiers d'état civil,
ce qui était en jeu était vital :

ils avaient renoncé à leur passé et à leur histoire,
ils avaient tout abandonné pour tenter de venir vivre
ici une vie qu'on ne leur avait pas donné le droit de
vivre dans leur pays natal
et ils étaient désormais en face de l'inexorable"

 

[ extraits de Récits d'Ellis Island de Georges Perec et Robert Bober, éd. P.O.L.]