la section de Toulon de la LDH et ATTAC-VAR
vous invitent
jeudi 6 novembre 2003, à 20 heures,
à la projection, au Royal, de

documentaire français, 2002, 98', 35 mm

La projection sera suivie d'un débat
de la mondialisation à la régression sociale ?

Alors que la mondialisation nous est présentée comme un progrès inéluctable, le démantèlement de notre tissu économique se poursuit. Des entreprises, même rentables, ferment, laissant derrière elles de nouveaux chômeurs. Sous la pression du sous-emploi et de l'insécurité économique, les acquis sociaux régressent : salaires, retraite, sécurité sociale, conventions collectives, droit du travail ...Comment réagir ? quelles mobilisations, quelles solidarités, quels projets mettre en œuvre ?

Synopsis du film. En septembre 1999, l'annonce de la fermeture de l'usine Epéda, à Mer, dans le Loir et Cher, provoque la stupeur des ouvriers qui, le mois dernier, faisaient encore des heures supplémentaires. Une décision inattendue qui touche 294 ouvriers. Le travail s'arrête lentement. Dans les murs de l'usine malade, c'est désormais le temps qui travaille les individus.

Autour des machines silencieuses naissent des conversationss spontanées. L'incompréhension puis la colère s'expriment. La lutte prend forme. Entre les temps morts, qui préfigurent le chômage, et les temps forts de la lutte, les ouvriers livrés à eux-mêmes, cherchent en vain un interlocuteur.

 

Télérama     du 8 au 14 mars 2003

Rêve d'usine

Documentaire subtil sur le combat perdu d'ouvriers matelassiers.

On annonce qu'une usine ferme. Commence une lente agonie traversée de sursauts, et cela peut durer des semaines. Les machines, lentement, deviennent silencieuses. C'est le vide, saisissant, vertigineux, qui laisse d'abord sans voix les ouvriers, puis se remplit peu à peu de la colère des uns, des bravades des autres, de refus, d'abattement, de défis spontanés, de souffrances inarticulées, d'idées lancées en vrac, d'actions symboliques ou de gestes terre à terre, pour en sortir, pour retarder l'échéance, pour qu'il ne soit pas dit qu'on se sera laissé submerger sans réagir par la fatalité ... Lorsque le documentariste Luc Decaster décide de filmer les derniers jours de l'usine Epéda, qui fabrique des matelas à Mer, dans le Loir-et-Cher, il n'est sûr de rien. Sauf d'une chose : ce sont les ouvriers qui donneront le ton. Et il faut trouver la bonne distance pour les filmer : celle où de simples figurants d'une catastrophe qui les dépasse ils deviendront peu à peu, à l'écran, les acteurs de leur propre histoire.

Entre les quatre murs de l'usine désormais occupée, Luc Decaster est le témoin privilégié d'une aventure complexe « Irréelle », constate un des ouvriers. Autrement dit, la réalité nouvelle, inimaginable la semaine précédente, échappe aux idées toutes faites, aux mots routiniers. La lutte qui se dessine, confuse, éparpillée, maladroite, est de ces moments qui changent le regard de chacun sans qu'il puisse dire pourquoi. Dédé, vingt-sept ans de « maison », qui s'est senti d'abord "K.-O. debout", remarque : "C'est beau à vivre, magnifique, parceque Ia lutte est juste ­et vraie." Yolande, même ancienneté, mais la parole à vif, rageuse, lâche : "J'aimerais les avoir en face de moi." Tout est dit. Paroles brutes. Paroles sans appel.

A travers l'assemblage minutieux d'instants de vie, Luc Decaster capte un état d'esprit mouvant, où se mesure le temps qui passe inexorablement. Son film reconstitue un cheminement humain subtil. Où quelques temps forts viennent confirmer avec éclat que les personnes sont devenues, en cours de route, sous la pression des événements, des personnages. Dans le registre comique, c'est la visite au Salon du meuble, à Paris, d'un petit groupe très en verve qui ironise sur la médiocre qualité des spécimens de matelas exposés sur le stand Epéda : elle en dit long, et drôlement, sur " l'amour du travail bien fait ". Sur un ton nettement plus dramatique, c'est le face-à-face impromptu sous haute tension entre les ouvriers et le directeur où, à la fin de la séquence - un étonnant court métrage en soi - est mise à nu l'impuissance de celui qui doit appliquer une décision qu'il n'a pas prise. Ce Rêve d'usine (beau titre ... ) dévoile comme rarement ce que l'individu devient vraiment quand il est brutalement confronté à la fin d'une histoire qui a, souvent, rempli toute sa vie ...

Jean-Claude Loiseau


  [ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 5 Mars 2003]

RÊVE D'USINE, de Luc Decaster - en 1999, la fermeture d'Epeda dans l'Aisne

La lente désaffection des lieux et des âmes

RÊVE D'USINE, documentaire de Luc Decaster, s'inscrit dans la lignée de ces films représentant les conséquences humaines des plans de licenciements. Tourné en 1999 à l'usine Epeda de Mer (Loir-et-Cher), ce film évoque la stupeur et la lutte des ouvriers après l'annonce de la fermeture de l'entreprise, ainsi que le progressif et inéluctable processus de désaffection qui s'empare des lieux en même temps que des âmes. Son titre l'indique, Rêve d'usine prend le contre-pied de l'enchantement du monde propre à l'usine à rêves hollywoodienne.

Résolument filmée du côté des ouvriers - sans complaisance ni pathos pour autant -, l'histoire que raconte ce film est celle du désenchantement des luttes et des espoirs qui ont forgé l'identité ouvrière. Elle est celle de ces hommes et de ces femmes sacrifiés, du jour au lendemain, à une logique économique aveugle, et qui luttent désormais non plus pour améliorer leur travail mais pour le conserver.

Ce qui frappe le plus dans ce film, outre le fatalisme des ouvriers qui, jusque dans cette lutte, semblent avoir intériorisé la dévalorisation et le mépris de leur condition, c'est l'absence d'interlocuteurs susceptibles d'assumer une quelconque responsabilité, depuis la direction de l'usine jusqu'à l'Etat, en passant par la justice. Là réside, à l'heure de la concentration industrielle et de la dissolution du pouvoir dans les actionnariats des multinationales, le nouveau visage du capitalisme qui, porté à son plus haut degré d'inhumanité, consiste précisément à ne plus avoir de visage.

D'autant plus forte et cruelle sera la scène où les ouvriers mettent enfin la main sur le directeur de l'usine, contraignant le pauvre hère, muré dans sa peur et son silence, à répondre de leur malheur, lui à qui, tout comme eux, l'essentiel sans doute échappe. Tout le tragique de cette scène tient dans le hiatus entre ce qu'elle paraît mettre en scène - la confrontation incarnée, donc vivante, entre des ennemis de classe - et ce qu'elle signifie réellement : l'indifférente échauffourée entre des adversaires que le fatum du libéralisme, égalitaire sous cet angle, réduit à l'état de pantins.

Jacques Mandelbaum

© Le Monde 2003