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"Pour en finir avec la prison" par Alain Brossat

édition de la Fabrique, Paris, 2001

notes de lecture par Gilles Desnots

Si la prison apparaît comme anachronique voire moyenâgeuse, la parfaite efficacité de sa présence archaïque fait scandale. Lieu de stockage pour les " déchets " de la société, elle est, de ce fait, une institution politique garantissant et fabriquant un ordre social.(p.9)
Aujourd'hui, la prison est dénoncée des points de vue humanitaire et juridique. Pourtant, elle est une réalité immuable, quels que soient les responsables politiques. (p.24)
Le discours humanitaire, quant à lui, pose problème car il entretient l'illusion que la prison peut s'humaniser et devenir un espace de respect du droit. Mais la prison, dans son essence même, est un espace déshumanisant qui rend impossible toute valorisation, intégration, réinsertion. La prison gère un stock de manière technicienne sans souci de l'intégritédes personnes humaines. Elle entretient une souffrance (solitude, manques) qui rappelle au détenu sa dette envers la société. C'est de la violence d'État légitimée par des siècles d'histoire où le corps social s'est toujours vengé de la souillure du crime, hier par la torture, la galère, le bannissement, la mort ; aujourd'hui par la prison. (p.37)
Si les sociétés modernes et démocratiques ne tolèrent plus la peine de mort et les peines afflictives, elles ne réagissent pas face à la prison qui demeure le moyen de l'État d'affirmer sur les corps son droit de vie et de mort. Mais il agit de manière masquée en faisant tenir ce rôle par les exécutants de la politique de répression et non pas par les décideurs ( parlement, juges, gouvernement). (p.44)
C'est parce qu'elle est le lieu de " l'exception souveraine " que la prison fait exception à toutes les normes courantes dans les sociétés contemporaines, en matière de droits et civilité, conditions sanitaires, de logement, etc. C'est aussi le seul lieu où toute manifestation collective (désespoir, révolte, revendication) est interdite, la prise de corps mettant de fait fin à l'existence civique du détenu. (p.54)
L'institution pénitentiaire a donc pour objectif d'anesthésier la population incarcérée afin de désamorcer toute violence possible. Cette stratégie d'abandon et de désolation des détenus produit un malaise dans le personnel pénitentiaire qui de fait remplace le bourreau dans une tâche de mise à mort, sociale, psychologique, civique, physique du détenu.
Comment comprendre alors la multiplication des activités dites de réinsertion présentées comme une humanisation de la prison ?
Il s'agit surtout d'empêcher le détenu de penser sa condition pénitentiaire et de la penser collectivement. Cette logique contractuelle l'individualise, mais ne le sort pas de sa condition de réprouvé puisque l'institution manifeste toujours, à un moment, sa toute puissance répressive ( rejet d'une demande de soin, de libération anticipée, par exemple). (p.61)
Face à cet immobilisme de l'univers carcéral, la seule solution et de " décarcériser la société ". C'est une tâche difficile, la société et les media cultivant l'ambivalence : dénonciation de tout mouvement de révolte, de désespoir des détenus, mais affliction pour les conditions de vie dans les prisons ; sensibilité plus grande face à la violence mais acceptation de l'allongement régulier des peines depuis l'abolition de la peine de mort. Ainsi, plus les libertés ont progressé et plus les tribunaux sont devenus répressifs. (p.68)
Dans une prison demeurant à l'écart de toute évolution, la conséquence logique est la croissance des violences entre détenus (viols, bagarres, suicides, mutilations), comme manifestation d'une autodestruction de leurs corps et être. La prison ne tue plus, elle laisse mourir. Elle dissout l'identité. Elle est la seule institution résolument tournée vers la mort. (p.78)
Faut-il alors lutter pour réintégrer la prison dans la sphère de l'État de droit ? C'est une illusion, car le droit se définit ici plus comme droit de ne pas subir que comme cadre permettant l'expression d'une liberté civique. Des corps mieux gardés, mieux traités, resteraient des corps captifs. La question des droits des détenus est donc étroitement liée aux conditions politiques. Le livre de R. Badinter, La Prison républicaine, 1871-1914, et les témoignages recueillis sur les expériences vécues à la prison de Clairvaux sur les cent dernières années, montrent que, sur le fond, l'univers carcéral est resté immuable, obstacle majeur au retour sur le droit chemin des détenus. (p.101)
C'est que la prison est un révélateur de nos positions sur le bien et le juste, et cristallise le rapport dominants/dominés. La prison n'évoluera pas tant que l'homme ordinaire se contentera d'adopter le regard de la police et de l'État, sans envisager le point de vue de l'infracteur aussi (cf. Hannah Arendt). Or les autorités guident les questionnements de la société pour l'enfermer dans leur propre point de vue : que voulez-vous mettre à la place des prisons ? Voulez-vous laisser en liberté les criminels les plus dangereux ? Voulez-vous abandonner les victimes à leur souffrance ? Ces questions font l'impasse sur la fragile frontière qui existe entre innocent et coupable, coupable et juste. La fixation de la norme a varié dans l'histoire et est fort changeante. La prison permet de partager artificiellement la société entre les civilisés et leurs ennemis, alors enfermés, isolés, retranchés du corps social qui finit par être insensible au sort des détenus. (p.112)
Comment retrouver notre " étonnement horrifié " (Levi-Strauss) face à l'horreur pénitentiaire ? En nous posant les bonnes questions : la prison a-t-elle un sens réparateur ? Tout délit est-il une rupture du contrat social ? La sécurité est-elle un droit ? La peine et la souffrance qui en découle est-elle proportionnée à l'atteinte à la société faite par le coupable ?
Ces questions sont évacuées aujourd'hui dans un temps " d'abrutissement sécuritaire ". La société a reconstruit de nouvelles catégories de classes dangereuses : celles qui n'ont pas accès à la consommation et dont les actes portent la marque de cette frustration.
En conclusion, la prison trouve donc encore aujourd'hui la sempiternelle justification de la sauvegarde de l'ordre social entraînant la société à adopter le seul point de vue du policier. La seule alternative à la prison est donc la nécessité de repenser les rapports sociaux. Le livre se termine sur un exemple à méditer : chez les Indiens d'Amérique du Nord, l'auteur d'un délit subissait la destruction de tous ses biens. L'ayant réduit à l'indigence, la société et les autorités l'accueillaient comme victime pour le réinsérer dans la communauté. Un système de dons et contre-dons permettait progressivement la réintégration du coupable. (p.119)