LDH Toulon

Censure : suppression de la chronique quotidienne de Miguel Benasayag sur France Culture

 

3 questions à Laure Adler
4 questions à Miguel Benasayag
pour soutenir Miguel Benasayag : écrire à Laure Adler
soutien de la SDJ
Pierre Marcelle réagit
quelques coups de gueule 
commentaires d'Acrimed

mise à jour : le 5 avril 2004

 

Ceux qui appréciaient les chroniques quotidiennes de Miguel Benasayag dans les "matins de France Culture", à 8h30, se sont aperçus, lundi 22 mars 2004, qu'elles étaient supprimées. En effet, Miguel Benasayag avait été licencié par Laure Adler, la directrice des programmes de France Culture, jeudi 18 mars, et il avait fait sa dernière chronique le vendredi 19 mars. Depuis le 29 mars il est remplacé par Geneviève Fraisse, philosophe, directrice de recherche au CNRS et députée européenne (gauche unitaire européenne, indépendante).

La chronique du 18 mars s'appuyait sur un livre - « Police et Justice » - d'Evelyne Sire-Marin (du Syndicat de la Magistrature) qui établit que, sur les vingt-quatre propositions programmées par le FN dans le domaine sécuritaire, onze ont fait l'objet de mesures législatives sous l'autorité du tandem Sarkozy-Perben ; vous pouvez prendre connaissance du canevas de cette intervention "à quoi servent les lois sécuritaires ?". Cette chronique finissait par un soutien à Albert Levy, dont le procès devait commencer le jour même.

La directrice des programmes de France culture a estimé que les chroniques de Miguel étaient trop orientées politiquement , et mentionnaient trop souvent les combats du DAL (droit au logement) ou du Syndicat de la Magistrature (comme ce fut le cas jeudi). Il faut savoir que l'une des chroniques précédant celle de Miguel Benasayag dans les "matins de France Culture" est celle d'Alain Gérard Slama, à 7h45, journaliste au Figaro, dont il n'est pas exagéré de dire qu'elle est, elle-aussi, "très orientée" ! Mais l'orientation de droite n'en est pas une ; comme chacun sait, c'est l'expression du "bon sens"...

Le mercredi 24 mars, Véronique Nahoum Grappe terminait sa chronique de 7h15 à l'antenne de France-Culture, en saluant Miguel Benasayag :

« Les voix résistantes sont rares ... Je ne sais pas pourquoi, je pense ici tout à coup à mon collègue Miguel Benasayag dont toute la vie démontre le courage, la solitude et la … le… l'espèce de force quand il s'exprime, fondée sur une.. sur .. cette ... cette espèce de ... de résistance tellement rare à notre époque ... voilà. »

Ceux qui aimaient les analyses de Benasayag peuvent écrire à :
Laure Adler, Directrice des programmes de France Culture, Maison de Radio France, 110 avenue du Président Kennedy, 75786, Paris, cedex 16.

Décidément, les digues de la résistance à l'ordre sarkozien cèdent les unes après les autres ...

 

Philosophe et psychanalyste, Miguel Benasayag est aussi un ancien combattant de la guérilla guévariste en Argentine, où il a passé plusieurs années en prison. Depuis son arrivée en France, à sa libération, il réfléchit inlassablement aux moyens de rester fidèle à l'exigence de liberté et de solidarité des luttes révolutionnaires passées, tout en tirant les enseignements de leurs échecs et de leurs errements.

Lecture : résister,"malgré tout" sur le site peripheries.net .
Dernier ouvrage : "La fragilité" (éd. La Découverte) sortie le 25 mars 2004


3 questions à Laure Adler

propos recueillis pas Benjamin Cherrière, le lundi 22 mars 2004
sur le site du Nouvel Observateur

"Il s'essoufflait et je lui ai proposé de passer au rythme hebdo"

 

Pourquoi Miguel Benasayag a-t-il été licencié de France-Culture ?

- Miguel Benasayag n'est pas un salarié de France Culture, c'est un collaborateur de la rédaction, donc il n'a pas été licencié. Il s'agit plus exactement d'un arrêt de collaboration, que j'ai souhaité. Miguel Benasayag ne remplissait plus le cahier des charges que je lui avais fixé, à savoir mettre en perspective l'actualité d'un point de vue intellectuel et culturel.
Il commençait de surcroît à s'essouffler, mais je trouve que c'est quelqu'un de formidable, et c'est pourquoi je lui ai fait trois propositions concrètes pour qu'il reste sur France Culture. Propositions que j'ai formulées jeudi 18 mars oralement et le lendemain par écrit. Il s'agit de participer à l'émission hebdomadaire de Joseph Confavreux, "La mesure du possible", via une chronique, de rejoindre le club du "Rendez-vous des politiques" d'Ali Baddou, et de faire une grande série d'été sur un pays, une sorte de journal de voyage, comme il l'a déjà fait l'été dernier.

Miguel Benesayag évoque une mise à l'écart pour des raisons politiques. On lui reprocherait une chronique faisant une comparaison entre les propositions du FN et les mesures prises par Nicolas Sarkozy ?

- C'est totalement faux, je m'inscris en faux contre cette version des faits. Je suis très déçue qu'il puisse penser cela. Miguel Benasayag ne peut prétendre être tombé des nues, cela faisait depuis le mois de septembre que je lui demandais de respecter le cahier des charges de sa chronique, que je lui faisais remarquer sa dérive. Il a transformé sa chronique en plaidoyer pro domo, pour sa propre vision du monde. Ce n'est pas ce qui était convenu. Il s'essoufflait depuis quelques mois, ce qui est normal quand on tient une chronique quotidienne, et je lui ai proposé de passer à un rythme hebdomadaire afin qu'il fasse partager sa vision du monde. Il faut dire aussi que, vendredi 12 mars, au lendemain des attentats de Madrid, nous avons appelé les quatre chroniqueurs de la matinale à 6h00 du matin, afin qu'ils modifient leurs chroniques (qui étaient déjà enregistrées, ndlr) en fonction de l'actualité, et c'est le seul à ne nous avoir pas rappelé. L'incident du 12 mars a, il est vrai, précipité ma décision.

Un communiqué d'Evelyne Sire-Marin, du Syndicat de la magistrature (SM), affirme que vous reprochiez à Miguel Benasayag des chroniques trop orientées politiquement et de mentionner trop souvent les combats du Droit au Logement (DAL) et du SM.

- C'est absolument faux. Moi-même, je suis très proche de ces associations. Je n'ai sais pas d'où cette dame tire cette version des faits mais, je le répète, ce n'est pas le cas.
J'ai du mal à comprendre ces gens qui s'érigent en juge, qui ont pour objectif de défendre certains idéaux et qui préfèrent se mettre sous les projecteur et s'ériger en martyr. J'espère sincèrement que Miguel Benasayag ne tient pas un double discours. C'est quelqu'un que je respecte beaucoup et les trois propositions que je lui ai faites sont toujours valables. D'ailleurs ce matin il m'a laissé un message qui laissait penser qu'il était plutôt intéressé. J'espère qu'il ne tient pas un double discours.


4 questions à Miguel Benasayag

propos recueillis pas Benjamin Cherrière, le lundi 22 mars 2004
sur le site du Nouvel Observateur

"Ma sensibilité n'a plus sa place sur France Culture"


Contrairement à ce que dit Laure Adler, vous affirmez que la suppression de votre chronique est de nature politique. Pensez-vous que ce soit lié à un billet récent sur les projets sécuritaires du FN et les réalisations de Sarkozy ?

- Non, je ne crois pas que ce soit lié à une chronique en particulier, c'est une accumulation de chroniques. En tout cas, Laure Adler m'en a cité plusieurs le jour où elle m'a annoncé la suppression de ma chronique. Donc, clairement, les reproches qui m'étaient faits n'étaient pas techniques. J'aurai compris qu'on me dise que je n'étais pas bon. La radio, ce n'est pas mon métier. Mais là, concrètement, Laure Adler m'a reproché d'être "trop militant, trop engagé, trop personnel". Elle m'a dit que ma "chronique n'avait plus sa place à 8h35".

Laure Adler affirme que, depuis de nombreux mois, elle vous reprochait de ne pas respecter le cahier des charges de votre chronique, à savoir mettre en perspective l'actualité. Que lui répondez-vous ?

- Mettre en perspective l'actualité, c'est extrêmement flou comme notion. Quand j'ai été embauché à France Culture, il y avait deux chroniques de droite, celles d'Alexandre Adler et d'Alain-Gérard Slama, et je devais refléter la gauche alternative. Et, à mon sens, ce que je faisais dans mes chroniques correspondait à cette notion, comme Adler et Slama, mais avec ma sensibilité. Quant aux nombreux reproches, c'est faux. Une seule fois, Laure Adler m'a fait un reproche. Il s'agissait d'une chronique sur le planning familial, qui défendait cet organisme. Laure Adler m'avait dit à cette occasion que j'étais trop engagé.

Laure Adler évoque aussi un coup de fil que vous n'auriez pas retourné vendredi 12 mars, au lendemain des attentats de Madrid

- On me reproche de ne pas avoir rappelé immédiatement, mais je travaillais. J'ai rappelé à 13h00 quand j'ai eu le message. France Culture a essayé d'en faire un prétexte pour me renvoyer en disant que je n'avais rappelé que le mardi suivant, mais c'est faux. Des techniciens de la radio peuvent en témoigner. France Culture n'a pas été très réactive lors des attentats de Madrid, alors je suis peut-être le fusible qui saute.

Laure Adler dit vous avoir fait trois propositions, allez-vous en accepter une ?

- On ne m'a pas fait trois propositions, mais une seule, et, en l'occurrence, il s'agit d'un strapontin dans une émission politique où je n'ai pas ma place (celle d'Ali Baddou, ndlr). J'ai un contrat avec France Culture jusqu'en juillet, alors c'est une façon de me pousser à partir sans me renvoyer. Si j'accepte cette proposition, j'accepte la censure. Et, de toute façon, pourquoi pourrais-je dire en fin d'après-midi ce que je ne peux pas dire le matin dans ma chronique.
Ce n'est pas le fait de me faire virer qui m'énerve, c'est politiquement que c'est inacceptable. La radio, ce n'est pas mon métier, c'est pourquoi je trouve important de faire connaître ce qui se passe. Quand j'ai dit qu'Alexandre Adler était lui aussi très militant, Laure Adler m'a répondu que ce n'était pas pareil.
Lorsque j'ai été embauché à France Culture, mes positions étaient déjà archi-connues. Ils savaient qui ils embauchaient. D'ailleurs, des quatre chroniqueurs, j'étais celui qui recevait le plus de courrier, à 90% positif. Ça marchait très bien. Laure Adler m'avait demandé de refléter ces positions de la gauche démocratique alternative. Désormais, ma sensibilité n'a plus sa place sur France Culture, m'a-t-on dit.


Pour soutenir Miguel Benasayag,

pour protester contre sa révocation de France Culture, nous vous proposons d'écrire à
Laure Adler, Directrice des programmes de France Culture,
fax: 01 56 40 24 10
laure.adler@radiofrance.com
Maison de Radio France, 110 avenue du Président Kennedy, 75786, Paris, cedex 16

avec copies à

- Nicolas Demorand, "les matins de France-Culture", fax:01 56 40 42 18
nicolas.demorand@radiofrance.com

-et à la rédaction de France-Culture:fax 01 56 40 46 56
redactionculture@radiofrance.com

Vous pouvez vous inspirer de la lettre ci-dessous qui est proposée par Evelyne Sire-Marin - magistrat, membre du Syndicat de la Magistrature.
N'oubliez pas de préciser vos nom, prénom, profession et adresse.

OBJET: suppression de la chronique de M. BENASAYAG

Madame la Directrice des programmes,

J'appartiens à ce large public qui appréciait les chroniques quotidiennes de Miguel Benasayag dans les "matins de France Culture", à 8h40, et je m'élève vigoureusement contre leur suppression.

Elles étaient pour moi, comme pour beaucoup de mes amis, la voix des sans voix, la voix de la résistance à cette société inhumaine et implacable qu'on veut nous imposer.

C'était la grandeur de votre chaîne que de donner la parole à un chroniqueur qui soulignait chaque matin les liens entre la philosophie et l'engagement, et l'impossibilité de rester passif devant les malheurs du "petit monde", celui dont on parle si peu dans les médias, les sans papiers, sans justice, sans travail , sans logement...

Il me semblait en écoutant M. Benasayag le matin, que le service public avait encore ce souci-là : informer de façon pluraliste.

Peut-être avez vous estimé que les chroniques de M. Benasayag étaient "trop orientées politiquement", comme on dit sur TF1? Les auditeurs devront donc désormais se satisfaire le matin d'écouter la chronique d'Alain Gérard Slama, à 7h45, journaliste au Figaro, dont il n'est pas exagéré de dire qu'elles sont, elle-aussi, "très orientées", et celle d'Alexandre Adler, qui ne prétend pas lui-même être un intellectuel de gauche ! Mais les idées de droite n'ont pas de coloration politique,comme chacun sait, c'est l'expression du "bon sens"...

Je constate que la disparition de l'antenne de M. Benasayag fait suite notamment à une chronique du jeudi 18 mars 2004, comparant le programme sécuritaire du Front National et les réalisations de N Sarkozy; cette chronique finissait par un soutien au magistrat Albert Levy, dont le procès commençait jeudi matin, victime à Toulon de l'acharnement judiciaire du Front National .

Comment ne pas s'étonner, après l'inexorable progression électorale du Front National, comme l'attestent encore les élections régionales, que vous preniez la décision d'éliminer précisément le chroniqueur le plus clairement hostile à l'extrême-droite?

J'ai le regret de vous informer que vous ne me compterez plus parmi les auditeurs de France-Culture, à moins que vous ne preniez la sage décision de réintégrer M. Benasayag dans l'émission "les matins de France-Culture", car la culture c'est aussi l'espoir d'un dépassement de la tristesse du monde, espoir qui brillait cinq minutes chaque matin avec Miguel Benasayag.

Acceptez, Madame la Directrice, l'expression de mon mécontentement sincère.

Voici la réponse-type que vous recevrez sans doute

 

Chère Auditrice,
Cher Auditeur,

Je vous remercie de votre mail. J’ai bien pris note de votre émotion légitime à imaginer qu’une chronique quotidienne de mise en perspective de l’actualité tant sur le plan culturel qu’intellectuel ne continuerait pas sur France Culture dans cette tranche de programme.
Je tiens à vous rassurer et vous dire qu’une personnalité connue pour son engagement citoyen et son attachement aux différentes valeurs qui nous fondent, viendra chaque jour s’exprimer dans cette émission. J’espère et je crois qu’elle saura nous apporter un point de vue argumenté, indépendant et riche de mise en perspective et de décryptage de l’actualité.
J’ai par ailleurs proposé à Miguel Benasayag de continuer à travailler à France Culture sous une autre forme.

Bien à vous,
Laure Adler


Soutien de la Société des Journalistes de Radio France

Dans un communiqué rendu public vendredi 26 mars, la SDJ de Radio France prend la défense du philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag, dont la chronique quotidienne sur France-Culture a été supprimée, jeudi 18 mars, par la directrice de la station, Laure Adler.
Voici le texte du communiqué de la SDJ:

Le fait du prince

"Les prérogatives d’une direction de chaîne dans le recrutement de ses chroniqueurs ne se discutent pas. En revanche, la méthode employée pour se séparer du philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag est, selon la SDJ, inacceptable tant sur le fond que sur la forme.
Laure Adler, directrice de France Culture, se dit attachée à la liberté d'expression, mais elle reproche à ce chroniqueur d'être trop militant, trop engagé, d’avoir des compétences inadaptées à l'espace qui lui était imparti. Rappelons qu'il a été embauché il y a un peu plus d'un an, et reconduit en septembre pour ses qualités d'analyste. Il est consternant de penser que sa liberté de ton est sanctionnée parce que jugée politiquement incorrecte, alors que celle d'un autre chroniqueur qui, à plusieurs reprises, a suscité des réactions dans la rédaction, a été soutenue par la direction de la chaîne quelques jours plus tôt. La liberté de ton ne peut être à géométrie variable.
Quant à la seconde raison invoquée, elle est tout simplement sidérante : il est reproché à Miguel Benasayag de ne pas avoir été présent en direct à l’antenne au lendemain des attentats de Madrid. Ces attentats se sont produits le jeudi 11 mars, à 8 heures du matin, et ce n'est qu'à 6 heures, le lendemain, que la direction s'est préoccupée de reconsidérer le contenu des "Matins de France Culture", émission qui, ce jour-là, était enregistrée! Dans ce contexte, il est révoltant d'évincer Miguel Benasayag au prétexte de n'avoir pas pu le joindre une heure et demie seulement avant sa chronique. S'il devait être sanctionné pour ce seul fait, c'est l'ensemble de l'équipe... et de la direction qui aurait dû tirer les conséquences de ce manque flagrant de réactivité.
De réactivité, il n'en fut nullement question à l'antenne pour expliquer aux auditeurs la suppression de cette chronique.
La Société des Journalistes de Radio France condamne ce manque de respect à l'égard d'un chroniqueur congédié du jour au lendemain. Manque de respect encore pour les auditeurs qui n'ont pas eu droit à un mot d'explication.
Elle regrette infiniment que ces événements dégradent l'image d'une radio à laquelle elle est attachée."


Pierre Marcelle réagit dans Libé

 

mardi 23 mars : effet Sarkozy à France Culture

Bal électoral à la maison ronde : un mort. Miguel Benasayag, un des chroniqueurs des Matins de France Culture, a été exécuté vite et mal. Lundi, vers 8 h 35, l'heure où d'ordinaire, après le gang du Figaro (Alexandre Adler et Alain-Gérard Slama), il mettait un peu de gauche réelle sur 93.5, il fallait une ouïe fine et interprétative pour comprendre que c'était fini, ça... Nicolas Demorand, passe-micro en chef , n'eut même pas le courage d'annoncer à ses auditeurs que le philosophe psychanalyste avait été viré ; à peine bafouilla-t-il que "ces élections font bouger les rendez-vous habituels, pas de chronique de Miguel Benasayag". Sa couardise ne précisa pas comment cette chronique-là, et elle seule ce jour-là, avait été définitivement "bougée", à la veille du week-end, par Laure Adler, charismatique patronne de France Culture. Demain, en place de Benasayag, il y aura un linceul de silence. Du caniche Demorand, on n'attendait pas qu'il nous contât comme sa maîtresse avait convoqué Benasayag, jeudi, pour lui signifier que son propos était "trop engagé, trop militant", et que sa chronique du jour serait la dernière. Celle-ci, étayée sur un livre à paraître d'Evelyne Sire-Marin (du Syndicat de la magistrature), établissait que, sur les vingt-quatre propositions programmées par le FN en matière de "Police et Justice", onze avaient été législativement réalisées par les ministres Sarkozy et Perben. Venant après moult autres dont la tonalité "gauchiste" irritait notablement, depuis un an, les notables de la station intelligente, le propos avait fait l'effet de la goutte d'eau qui met le feu aux poudres. Les pratiques de la station à l'endroit de ses pigistes ne datent pas d'hier (Eric Dupin déjà... ­ "Pas assez à gauche") et entrent dans un incontestable ordre des choses : la censure des voix minoritaires n'a pas à se justifier, elle va de soi. Mais, sur des ondes publiques qui dégueulent tous les jours les grands principes de la culture, de la liberté et de l'esprit qui a vocation de s'opposer, on apprécierait qu'elle s'assume.


vendredi 26 mars : le caniche se rebiffe

Quelle puce l'a piqué, Nicolas Demorand ? Du passe-plat des Matins de France Culture, on n'imaginait pas qu'il pût, trois jours après avoir inhumé clandestinement Miguel Benasayag que vira Laure Adler (Libération du 23 mars), s'essayer à l'ironie hargneuse, non plus qu'au cynisme mordant : le caniche est un animal de compagnie d'un naturel d'ordinaire plutôt affable. Mercredi, pourtant, celui-ci s'enragea. Véronique Nahoum-Grappe, rendant hommage à Victor Serge, achevait sa chronique consacrée ce jour-là au «mensonge totalitaire» ; elle avait conclu que «les voix résistantes sont rares», et, avec une courageuse timidité («Je ne sais pas pourquoi, je pense à Miguel Benasayag»), venait de citer le nom du banni. C'est alors que Demorand jappa. Après avoir craché sur la tombe de Benasayag, il fit de même à la gueule de tous ses auditeurs. «Qu'ils se rassurent», ricana-t-il à l'adresse de «ceux qui s'inquiètent de l'absence» de l'Argentin passé à la trappe. Et de promettre pour lundi l'arrivée de son remplaçant (qui ?) -même heure, même registre, c'est promis, mais «avec un souffle nouveau». Tant il est vrai que, chez les Adler (je parle là de Laure) et chez les Demorand, les convictions s'apprécient d'abord par le moyen d'une subtile arithmétique ; aux balances faussées d'une «objectivité» telle que la rêvent Aillagon et le CSA, le sacré «temps de parole» a beau se peser comme un gramme de coke, son partage est plus aléatoire. Qu'il se rassure cependant, Demorand, dont nombre de lecteurs nous rappellent que, cachetonnant à France Culture, il émarge aussi - et c'est tout à fait amusant - chez les incorruptibles promoteurs du fameux «Appel contre la guerre à l'intelligence» : d'avoir ainsi fait salement son sale petit boulot de vigile de la pensée, son employeur lui saura gré. Pour combien de temps ? N'importe... Quand à son tour il sera remercié, gageons qu'il n'aura nul scrupule à rejoindre le DAL, le Gisti, le Syndicat de la magistrature et Miguel Benasayag, de l'autre côté de la barricade.

 

mardi 30 mars : cave canem

A France Culture aussi, il va falloir songer à la digérer, cette gamelle électorale de la droite, et considérer qu'à défaut d'un autre monde, une autre transparence est possible. Le plus tôt serait le mieux, mais lundi, lors des Matins de la station, l'auditeur de la radio publique ne put que constater la pérennité d'un mensonge par omission ; et qu'au huitième jour après que Miguel Benasayag a été viré par Laure Adler, la censure du chroniqueur est toujours censurée. La station que dirige Mme Adler a communiqué vendredi que «Geneviève Fraisse rejoint à partir du lundi 29 mars l'équipe des chroniqueurs des Matins de France Culture de Nicolas Demorand», et cet énoncé est édifiant de cynisme. A l'en croire, la philosophe et députée européenne qui causera désormais dans le poste en place de Benasayag ne le remplace pas ; elle «rejoint l'équipe» dont l'usage spécieux de l'article défini induit qu'elle n'a pas été amputée d'un de ses membres. Ainsi les valets de Staline effaçaient-ils, sur les photos de la période révolutionnaire, tous les opposants, trotskistes et «vieux bolcheviks», à la dictature du Géorgien moustachu... Ainsi Nicolas Demorand a-t-il repris ce terme de «rejoindre», qui confine en l'occurrence à une désinformation. La Société des journalistes de Radio France a jugé samedi «inacceptable, tant sur le fond que dans la forme, la méthode employée pour se séparer» de Miguel Benasayag, mais ni Laure Adler ni Demorand n'en ont cure. La première s'énerve, paraît-il, de ce que le second ait été dans cette colonne qualifié de «caniche»... Et de filer cette métaphore en suggérant une autre chiennerie - policière, celle-là, et dont nous nous serions rendu coupable. Mme Adler a bien de l'esprit (c'est son métier, après tout), mais l'évocation du roquet eût été mieux venue. Outre qu'elle est censée être plus humiliante, elle aurait mieux restitué le caractère obstiné autant qu'aboyeur de cette espèce de canidé. Car il faut hélas reposer la question : quand France Culture informera-t-elle ses auditeurs enfin (après tout, c'est un métier) du sort fait à Benasayag ?


Je suis en effet choquée.

par Marie Ghigo, toulonnaise

Après les violentes critiques ironiques de la presse française sur la presse espagnole et son asservissement au pouvoir, on sourit tristement de la disparition rampante de la pluralité au sein même du service public. Parmi les archaïsmes de la législation espagnole, on observe en effet une coïncidence entre les mandats du chef de gouvernement et ceux des dirigeants de la presse publique.
Foin de tout cela en France s’écrient bravement nos analystes.
L’on finirait presque par se ranger au triste constat que, parfois, dans un système privé, tant que l’audimat ne se dément pas, une direction des programmes peut envisager cyniquement de donner un « créneau commercial » à une expression plurielle qui la condamnerait. Un pari intelligent.
Mais même pas courageux : nul n’ignore plus que le néolibéralisme pur et dur sait fort bien sécréter et digérer sa propre critique.
Que le service public ne s’inscrive pas si vite dans cette servitude volontaire à la nouvelle gouvernance surtout lorsqu’elle est sécuritaire et qu’il tire donc les bonnes leçons d’un vrai système libéral.
Je crains qu’il ne soit déjà trop tard, les dérives de Radio France ne datent pas d’hier.
Leur couverture des différents mouvements sociaux ces derniers temps en ont témoigné.
La « niche » discrète des Matins de Frce Culture de Nicolas Demorand faisait exception dans ce paysage consensuel où la pensée unique triomphe.
Non une exception qui ne donnait qu’à entendre à une clientèle de gauche le discours non réformiste qu’elle serait supposée attendre mais bien une exception car elle entretenait pédagogiquement notre pensée critique en prenant le risque de la diversité d’approches du monde, de V.Nahoum Grappe à Adler, Slama, Kravetz et Benasayag par exemple.
Quant au crime de lèse-Sarkozy de M.Benasayag, il consistait à pointer le glissement vers le tout sécuritaire qui s’opère actuellement. A sensibiliser au fait que les lois en question présentaient des mesures discriminantes qui feraient le bonheur d’un président de région d’extrême droite le cas échéant.
C’est bien ainsi que nous avons perçu cette chronique.
A moins que, reprenant des documents du Syndicat de la magistrature, son véritable crime n’a-t-il été d’oser rappeler que, peut-être, « Surveiller et punir » s’articulaient effectivement et n’étaient pas qu’une réponse à la criminalisation de nos sociétés…
Le point de vue érudit et libéral du type « vieux con et réactionnaire », je cite Messieurs Adler et Slama introduisant ou concluant ironiquement parfois leurs chroniques, ne se perd pas lui en effet dans un vigoureux Eloge de la fragilité.
Bien fragile pourtant un service public à prétention « intellectuelle » qui ne continuerait plus à penser à voix haute la différence et le désordre.


dessin de Dominique Hasselmann - LDH Paris


Laure Adler vire Miguel Benasayag de France Culture

extraits de l'article d'Arnaud Rindel mis en ligne le 23 mars 2004 sur Acrimed | action critique médias
http://www.acrimed.org/article.php3?id_article=1528

Après Martin Winckler sur France Inter, c'est au tour de Miguel Benasayag de voir sa chronique matinale de France culture supprimée de l'antenne.

Depuis des mois, les propos du psychanalyste Miguel Benasayag paraissaient comme égarés, entre les chroniques ultra libérales d'Alain-Gérard Slama, et celles ultra-réactionnaires d'Alexandre Alder. On se demandait jusqu'à quand il serait toléré…[...]

Dans sa chronique du 18 mars (l'avant-dernière), Miguel Benasayag évoquait l'alliance entre le parti socialiste autrichien et le parti de Jorg Haider et précisait : « A vrai dire, on aurait tort de se scandaliser de trop, car il paraît de plus en plus clair que pour nos sociétés néolibérales, la marchandisation de la vie va de paire avec un besoin très, très fort de mesures disciplinaires propres à l'extrême droite. Et en France ? Et bien en France, chez nous, on fait encore mieux, on fait du disciplinaire, du tout répressif, mais sans le Front National. Bref, on fait du lepenisme sans Le Pen. (…) Evelyne Sire-Marin, juge d'instruction (…) analyse les 24 proposition sur la justice et la police dans le programme Le Pen, pour montrer comment 11 parmi elles furent reprises par M. Perben ou M. Sarkozy (…) bientôt on fera mieux que l'Autriche justement. On n'aura pas besoin d'alliance avec le Front National, car il suffit pour nos hommes et femmes politiques de devenir le Front National. »

Dans cette même chronique, Benasayag, notait : « Je ne sais pas si vous vous êtes rendu compte, mais dernièrement on penche de plus en plus à droite, mais alors là carrément à droite ». Il ne croyait pas si bien dire…

Arnaud Rindel

Deux autres articles sur le site d'Acrimed :
http://www.acrimed.org/article.php3?id_article=1530
http://www.acrimed.org/article.php3?id_article=1546