par Solenn De Royer et Dorian Malovic
[La Croix, le 12 mai 2004]
La torture a été une donnée quasi permanente des conflits du XXe siècle. En Irak, la nouveauté ce sont les photos et les images vidéo prises par les soldats américains pour casser les prisonniers. Le film vidéo sur la décapitation dun otage américain montre que larme médiatique est utilisée par les deux camps
Des corps nus, enchevêtrés. Des visages cagoulés. Dautres corps entravés, reliés à des fils électriques. À côté, acteurs ou témoins, des soldats en uniforme. Tantôt ricanant, tantôt indifférents. Les images qui arrivent de la prison dAbou Ghraib, en Irak, ne sont pas sans faire penser à dautres corps meurtris au fil des conflits du XXe siècle.
Si, selon lhistorien Pierre Vidal-Naquet, elle na pas été exercée pendant la Première Guerre mondiale, la torture, comme acte dinfliger délibérément des souffrances physiques ou mentales à autrui dans le but de lhumilier, de le punir ou de le contraindre, a été largement utilisée lors du second conflit mondial. «Pas par les armées régulières, à lexception de larmée japonaise», précise la présidente de lAction des chrétiens pour labolition de la torture (Acat), Sylvie Bukhari de Pontual. Mais par la Gestapo. Les instructions de Himmler à ses agents spécifiaient explicitement que la torture devait être employée.
La torture fut également employée dans les conflits coloniaux, que ce soit par les armées britanniques, portugaises ou françaises. Elle fut utilisée enfin dans les conflits des années 1970, qui ne mettaient plus seulement en jeu des armées régulières mais des mouvements de guérillas ou de résistance. «Ces mouvements insurrectionnels ont pratiquement tous eu recours à la torture, ajoute Sylvie Bukhari de Pontual. Les armées régulières, en réponse, lont également utilisée.» Hier, plusieurs personnalités, dont Simone de Bollardière et Gisèle Halimi, ont dailleurs estimé que la France ne devait «pas se contenter» de condamner les tortures pratiquées sur les prisonniers irakiens, mais devait aussi «condamner officiellement ce qui sest passé en Algérie».
Selon lhistorienne Claire Mauss-Copeaux, auteur dun récent ouvrage sur la guerre dAlgérie, «la torture est intimement liée à la guerre». «Le but des soldats est demporter la victoire par tous les moyens, tout en affichant force et supériorité, analyse-t-elle. Il faut faire peur, intimider. Par ailleurs, la haine et la déconsidération de lennemi structurent les guerres. Doù des actes qui humilient et traumatisent ladversaire.»
Instrument de domination, la torture a également été utilisée au nom de l«efficacité», en vue dobtenir des renseignements. Ce fut le cas en Algérie, notamment pendant la bataille dAlger, en 1957. Pour les militaires, confrontés à un conflit dun genre nouveau une guerre défensive qui opposait des soldats à des bandes rebelles qui usaient du terrorisme comme moyen daction , la torture paraissait indispensable.
«Il sagissait dobtenir le renseignement opérationnel urgent dont dépendait la vie dêtres innocents», expliquera plus tard lun des responsables militaires de lépoque, le général Jacques Massu. Deuxième argument invoqué pour justifier lusage de la torture : «La loi du talion», soit lexcuse de la torture pratiquée sur lennemi par celle que lennemi pratiquait lui aussi. «Lextrême sauvagerie (du FLN) nous a conduits à quelques férocités, certes», admettait encore le général Massu.
Pour lhistorienne Raphaëlle Branche, les tortures perpétrées en Irak ne sont pas sans rappeler celles qui furent pratiquées en Algérie, «de par limportance donnée au renseignement dans ces deux guerres». «Il est frappant de voir combien une armée riche et puissante peut être déstabilisée par une guérilla», analyse cette spécialiste de la guerre dAlgérie.
La diffusion massive sur toute la planète des photos de prisonniers irakiens nus, contraints par leurs gardiens américains de poser dans des attitudes physiques et sexuelles humiliantes franchit une nouvelle frontière dans la dimension tortionnaire. Les images, prises par les soldats eux-mêmes, révèlent la préparation à la torture, «là où on vous tord, on vous casse, afin de vous faire signer nimporte quoi au moment de linterrogatoire», explique Me Guy Aurenche, avocat, président dhonneur de la Fédération internationale de lAction des chrétiens pour labolition de la torture (Fiacat).
«Un des outils de la casse dun prisonnier, cest lhumiliation et en loccurrence en Irak, elle est terrible et en plus visible par le monde entier, explique-t-il. Cest ce qui me semble totalement nouveau dans le domaine de la torture aujourdhui, avec une terrible dimension ludique et de mise en scène, justement à cause des appareils photos.» Et des caméras, puisqumercredi 12 mai la chaîne de télévision américaine CBS devait diffuser un journal vidéo filmé au quotidien par une femme militaire américaine en Irak, montrant les conditions de détention des détenus et laversion ressentie envers les détenus par les gardiens.
«On ne torture pas un être humain, pour torturer, il faut déshumaniser le prisonnier, le percevoir comme un allié du mal, un terroriste, précise Guy Aurenche. Il faut le sortir de la famille humaine, faire oublier au tortionnaire que, derrière les ennemis, il y a des êtres humains. Cest lintoxication idéologique des autorités politiques qui a permis dopérer ce processus.»
«Qui est mis en scène ?, sinterroge avec justesse cet avocat qui a rencontré des psychiatres soviétiques qui rectifiaient les cerveaux des dissidents ou des tortionnaires argentins au moment de la dictature dans les années 1970. Tout le monde ! Doù la perversité de ces images ! Lhumilié irakien, le tortionnaire américain et nous-mêmes, mis en position de voyeur, sommes mis en scène et on se dévalue.»
Ce serait ainsi cette dimension collective de lhumiliation et de la torture qui trancherait avec les pratiques passées dans dautres pays et à dautres époques, où «on prenait un prisonnier seul, on le cassait, il signait, dans le plus grand secret». «Face à cette terrible capacité à la déshumanisation, soulève Guy Aurenche, reflet dune société matérielle où sest installée la pornographie banalisée, et dans laquelle se dégrade notre capacité de résistance éthique, il faut durgence une réaction politique à base éthique.»