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La "torture-nécessité" au centre d'un procès en diffamation à Marseille

 

par Luc Leroux

[Le Monde daté du 16 mai 2004]



Le général Schmitt assignait Henri Pouillot, ex-appelé d'Algérie et auteur de "La Villa Susini", qui l'estimait prêt à "se salir les mains à nouveau".

Partie civile dans un procès qu'il intente à l'auteur d'un livre-témoignage sur les exactions des militaires durant la guerre d'Algérie, le général Maurice Schmitt, 74 ans, a détaillé, vendredi 14 mai, devant le tribunal correctionnel de Marseille, ses positions sur l'usage de la torture. "Tout au long de ma carrière, j'ai pris des dispositions pour que la personne humaine soit respectée", a-t-il affirmé. Souhaitant que l'armée n'ait plus à assumer des missions de recherche de renseignements dans la lutte contre le terrorisme, le chef d'état-major des armées de 1987 à 1991 a précisé qu'"il peut se trouver des cas limites où il y ait à interroger durement des suspects. C'est au législatif et au pouvoir exécutif de dire ce qu'il convient de faire, de prendre leurs responsabilités par des dispositions exceptionnelles. Ce n'est pas à des exécutants de prendre l'initiative de transgresser la loi internationale et la loi nationale."

Le général Schmitt assignait en diffamation Henri Pouillot, 66 ans, un ancien appelé de la guerre d'Algérie qui, dans son livre La Villa Susini (éd. Tirésias), a décrit la violence des interrogatoires pratiqués sous ses yeux en 1961 et 1962 alors qu'il était caporal du 584e bataillon du train. Le 10 octobre 2003, la 17e chambre correctionnelle de Paris jugeait qu'en le qualifiant de "menteur ou criminel" au cours d'un débat télévisé Maurice Schmitt avait diffamé Henri Pouillot. Trois jours plus tard, dans L'Humanité, ce dernier déclarait : "Je crois qu'il est important dans le combat contre la torture de voir condamné un haut gradé qui a dit et répété que la torture, demain, pourrait être encore nécessaire en France et que l'armée serait, dans l'avenir, obligée de se salir les mains à nouveau."

"FAXER À RUMSFELD"

Le général Schmitt estime diffamatoire cette formulation de ses écrits et déclarations. "Je n'ai jamais pensé ou dit que l'armée française pouvait être amenée à torturer à nouveau. J'ai fait, dans mes fonctions, ce qu'il fallait pour qu'-elle- ne soit pas amenée à ce genre de situation. J'ai toujours dit : jamais plus." Le tribunal s'est vu remettre une fiche destinée aux 10 000 soldats français engagés dans la guerre du Golfe, baptisée "les Douze Commandements du soldat" et consignant les règles à tenir vis-à-vis des prisonniers, des blessés et des civils. "On devrait faxer cette fiche à Rumsfeld, a lancé l'avocat du militaire. Si les Américains avaient eu un général Schmitt, peut-être auraient-ils fait l'économie de ce qui leur arrive."

Les défenseurs d'Henri Pouillot et de L'Humanité n'ont pas dénié au général Schmitt son "aversion pour ceux qui prenaient plaisir à torturer gratuitement", mais Mes Pierre Mairat et Richard Valeanu ont puisé dans son livre Alger-été 1957 et dans son témoignage au procès Aussaresses une justification de la "torture-nécessité". Maurice Schmitt y déclarait : "Lorsqu'il s'agit de sauver des innocents qui sont dans un danger immédiat, je choisis de me salir les mains. Mais je récuse absolument la torture sanction."

Me Mairat a opposé un refus de principe : "La problématique n'est pas de savoir si l'on peut accepter de torturer quelqu'un pour sauver des innocents. Dans une démocratie, a-t-il plaidé, on ne répond pas à la barbarie par des actes de barbarie." L'avocat répliquait ainsi à Me José Allegrini, qui, dans son intervention, avait interpellé les "agitateurs de la torture oublieux du terrorisme". "Si vous avez entre vos pattes celui qui va déclencher la bombe à Saint-Michel, qu'est-ce que vous faites ?", avait interrogé l'avocat. Le procureur Olivier Redon s'est borné à constater que les propos d'Henri Pouillot étaient diffamatoires, en ce qu'ils travestissaient la pensée du général Schmitt. Cependant, "circonspect sur sa bonne foi", le parquet s'en est rapporté à l'appréciation du tribunal. "Quelle que soit la décision, elle sera bonne", a dit M. Redon. Jugement le 18 juin.