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Mosquées attaquées

éditorial du Monde, le 9 mars 2004

LE NEW YORK TIMES y a consacré un article de cinq colonnes : en France, deux mosquées attaquées à l'engin incendiaire... C'était dès le lendemain des faits. L'article les relatait le plus précisément possible, sans faire de commentaire. Mais, entre les lignes, affleurait ce sentiment d'une situation grave, étonnante, une réaction de stupéfaction devant cette France du début du XXIe siècle où l'on interdit le port du voile aux lycéennes musulmanes, où les années 2002-2003 connurent une recrudescence d'attaques antisémites et où l'on tente de mettre le feu à deux mosquées. .. Pour qui serait tenté de minimiser cette actualité-là, de la banaliser, de la ranger en coin de journal à la rubrique des troubles quotidiens en nos banlieues ordinaires, le regard de l'autre, en l'espèce celui du New York Times, est un rappel à l'ordre, un signal d'alarme, une manière de dire : attention, affaire grave.

Affaire grave, en effet, que la double attaque survenue dans la nuit du jeudi 4 mars au vendredi 5 mars dans l'agglomération d'Annecy (Haute-Savoie). Le feu a d'abord pris dans une salle de prière d'un lieu de culte de la communauté turque locale, qui a entièrement brûlé. Puis, quelques heures plus tard, ce fut au tour d'une mosquée, dépendant de la fédération de la Mosquée de Paris, dont un local technique a été endommagé. Même méthode, même nuit, même intention de détruire dans des lieux qui ne sont pas signalés au public, pas visibles de l'extérieur et n'ont donc pu être visités que par des gens qui avaient prémédité leur attaque. "On est probablement dans une logique d'incendies volontaires", a déclaré le procureur de la République.

Qui a intérêt à ce type d'agressions ? Qui a intérêt à une provocation qui peut faire le jeu des extrémistes de tous bords ? A deux semaines du premier tour des élections régionales (le 21 mars), la question est lourde de menaces. Le Conseil français du culte musulman (CFCM), par la voix de son président, Dalil Boubakeur, a sagement appelé "au calme et à la dignité". Il a été immédiatement soutenu par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), le MRAP et le Mouvement juif libéral, notamment.

Ce qui a manqué, sur le moment, c'est une réaction de solidarité, d'indignation immédiate, de sympathie de la part des pouvoirs publics. C'est-à-dire de la République. Pas un élu municipal lors d'une manifestation de soutien organisée samedi ; pas de commentaire venu de Paris avant samedi soir. Il a fallu que le président du Conseil régional du culte musulman, Kamel Kabtane, se plaigne pour que les plus hauts responsables de l'Etat, du président de la République au ministre de l'intérieur, se manifestent et se mobilisent. Tardivement, donc, ce qui a exaspéré, à juste titre, une partie des musulmans.

Or si la laïcité de l'Etat a un sens, c'est bien dans ce devoir de défense, physique et politique, des lieux de culte de toutes les communautés religieuses du pays. Il n'y a pas de républicain qui trouverait à débattre de cette conception de la laïcité.