[La Croix, 20 janvier 2004]
Il est des circonstances où les statisticiens et démographes, si soucieux de peser et soupeser leurs chiffres et leurs mots, sortent de leurs gonds. Cest un peu ce qui arrive aujourdhui au directeur de lInstitut national détudes démographiques (Ined). François Héran juge urgent et opportun de faire une mise au point sur les données chiffrées de limmigration, tant les statistiques triturées et manipulées nourrissent un discours dintolérance. Si les démographes ne saccordent pas tous sur la pertinence dentrer dans le jeu des discussions sur le terrain de la xénophobie, les statistiques rappelées dans la publication Cinq idées reçues sur limmigration rendue publique aujourdhui, sont, elles, revendiquées par lensemble de la communauté scientifique. François Héran entend donc, chiffres à lappui, tordre le cou à des idées éculées mais qui, cependant, resurgissent régulièrement et obscurcissent les débats légitimes sur lintégration.
Selon létude de lIned, cela fait vingt-cinq ans, depuis la fin des années 1970, que la France nest plus un pays dimmigration massive. Elle connaît même un retournement de situation par rapport aux autres pays européens par son imposant nombre de naissances et son solde migratoire (la différence entre les entrées et les sorties de migrants), le plus faible au niveau européen. Lexcédent français des naissances sur les décès (220 000 en 2002) est si exceptionnel quil représente à lui seul « plus des deux tiers de lexcédent total des Quinze », rappelait Gilles Pison, démographe à lIned dans La population de la France en 2002. Alors que, dans le même temps, lAllemagne avait un nombre de décès supérieur de 110 000 à celui des naissances. Les migrations sont ainsi devenues le moteur principal de la croissance démographique dans lUnion européenne. Sans leur apport, « les populations de la Grèce, de lItalie et de lAllemagne auraient baissé », poursuivait Gilles Pison. LAllemagne a accueilli quelque 220 000 migrants en 2002. LEspagne en a fait tout autant. Avec lItalie et la Grèce, les pays du Sud sont devenus les nouvelles terres daccueil européennes. « Cette approche comparative donne une vision positive de la situation française, loin de lhiver démographique que certains invoquent », estime François Héran.
En matière démographique, il y a donc une double exception française. La France a été historiquement le premier des pays européens à accueillir des immigrés. «Dès le XIXe siècle, limmigration a été très liée au marché du travail, explique lhistorien Gérard Noiriel qui sest le premier penché sur lhistoire de limmigration. Dans les périodes de retournement de conjoncture, il y a, cela se vérifie à chaque fois, un lien très fort entre larrêt de limmigration et la montée de lintolérance. » Lauteur du Creuset français rappelle ainsi les vagues de haine qui ont jalonné lhistoire française, à commencer par la tragique « chasse à lItalien » qui sétait soldée par la mort de 50 dentre eux à Aigues-Mortes (Gard) en 1893. Puis il y eut les Polonais, jugés inassimilables dans les années 1920-1930, en raison notamment « de lintégrisme de leur catholicisme », sans parler de lantisémitisme « Lhistoire se répète, estime Gérard Noiriel, létranger inassimilable étant en général le dernier arrivé, sans que pour autant le discours névolue. » La corrélation entre ces flux et ces reflux migratoires qui épousent les vagues de prospérité et de crise économique expliquent en partie la dimension passionnelle du thème de limmigration.
Si il est un domaine qui a pris de court lensemble des démographes, cest bien celui de la transition démographique extrêmement rapide de nombreux pays du monde, et tout particulièrement des pays du Maghreb, transition qui se traduit par une chute rapide du taux de fécondité. La famille nombreuse avec ses six ou sept enfants est un vieux souvenir des années 1960. Les sept enfants par femme dil y a quarante ans sont devenus, au Maghreb, trois enfants par femme dans les années 1990. La Tunisie atteignait, en 1999, le fameux seuil de renouvellement des générations (2,1 enfants par femme) lAlgérie et le Maroc suivant de près. Sur le sol français, les jeunes issus de limmigration, aujourdhui visibles dans lespace public, sont nés il y a quinze ou vingt ans. « Ils sont le fruit dun régime de fécondité largement révolu », insiste François Héran. Les femmes immigrées ont, encore plus vite que celles qui sont restées dans leur pays de naissance, épousé les courbes à la baisse de la fécondité. La dernière « étude de lhistoire familiale » réalisée lors du recensement de 1999 a ainsi montré que le nombre moyen denfants par femme était de 1,72 en France métropolitaine, et de 1,65 pour les seules Françaises natives. Les immigrées « qui représentent seulement le douzième des femmes en âge davoir des enfants, sont trop peu nombreuses pour pouvoir relever sérieusement le taux de fécondité général du pays. »
Il est difficile, cela va de soi, de comptabiliser les personnes entrées illégalement sur le territoire, même si le recensement est une opération qui préserve lanonymat des personnes. Mais indénombrable ne veut pas dire innombrable, sinsurge François Héran pour qui linconnu ouvre la porte aux interprétations excessives. « En réalité, on surestime toujours le nombre des sans-papiers », affirme le démographe. Au bout du compte, la meilleure façon destimer leur nombre passe, a posteriori, par le jeu des régularisations. Ce fut le sort de 132 000 sans-papiers en 1982, puis de 90 000 autres (sur 130 000 demandes) en 1997-1998. La confusion statistique vient du fait que ces « stocks » de personnes présentes sur le territoire ont été considérés comme des flux annuels alors quelles avaient une durée de séjour non déclaré dune dizaine dannées en moyenne. Ce sont les nouveaux pays daccueil de migrants, Espagne et Italie en tête, qui sont amenés à procéder à dimportantes vagues de régularisations telles les 700 000 qui ont concerné lItalie lan dernier.
LIned ne nie pas ces flottements statistiques qui sexpliquent très bien : il y a, en effet, le cas délicat des clandestins déjà évoqué ; le flou concernant les retours au pays, les sorties du territoire nétant pas appréhendées et enfin les déclarations incertaines, celles des immigrés âgés qui, avec le temps, ont tendance à se déclarer « Français de naissance ». Ce qui ne saurait relever de la fausse déclaration à proprement parler : « Cest à lévidence un signe dintégration accomplie », se réjouit François Héran. Il faut ajouter à tous ces cas, les situations où les parents ne savent pas si leurs enfants nés en France ont déjà la nationalité française ou sils lobtiendront ultérieurement Mais, au total, François Héran juge ces flottements relativement mineurs. Ils ne sauraient en tout cas, à ses yeux, justifier une « vaste opération de reprise en main qui obligerait les immigrés à se faire enregistrer pour avoir droit aux services sociaux ». La France a, en matière de fichiers de population, un lourd fardeau historique qui peut expliquer quelle nadopte pas aujourdhui le principe du registre de population en vigueur dans plusieurs pays européens : « La seule période de notre histoire où la déclaration du changement de résidence a été rendue obligatoire est le régime de Vichy, qui sen est servi pour organiser la rafle du Vél dHiv en juillet 1942. »
Ce nest pas parce que les nouveaux migrants vivent fréquemment dans des situations de misère que ce sont des miséreux. Le sociologue du CNRS Smaïn Laacher la à nouveau démontré en étudiant la population de lancien centre de migrants clandestins de Sangatte (Pas-de-Calais) : Kurdes dIrak et Afghans ne cherchaient pas un eldorado mais à fuir la guerre, les persécutions ou linsécurité économique. Les rares études existantes font toutes ce même constat : ce sont les moins pauvres ou les mieux armés socialement ou intellectuellement qui partent.
Marie VERDIER