[ textes extraits du dossier pédagogique accompagnant
l'exposition Abd el-Kader et l'Algérie au XIXème siècle,
- février/avril 2003, au musée Condé de Chantilly -
rédigé par le service éducatif du musée ]
la prise d'Alger le 5 juillet
1830
la conquête de lAlgérie
de 1830 à 1848 : chronologie
Abd el-Kader chef de guerre (1)
: 1830 - 1839
Abd el-Kader chef de guerre (2)
: 1840 - 1847
Abd el-Kader en exil : la France (1848
- 1852)
Abd el-Kader en exil : lOrient
(1852 - 1883)
Abd el-Kader (1808 - 1883) : dates
La "Régence dAlger" en 1830 fait partie de lEmpire Ottoman. Une étroite aristocratie de janissaires (15 000 environ) élit le dey dAlger qui reçoit linvestiture du sultan, seul lien qui rattache lAlgérie à lEmpire. Le dey lève limpôt et assure lordre, mais son autorité directe est bornée à la ville et sa banlieue, le reste du territoire étant divisé entre trois beylicats: Titteri (Médéa), Ouest (Oran), Est (Constantine). Lensemble de la population est formé déléments divers :
La Régence ne formait pas un monde islamique hermétiquement clos en face de lOccident. La piraterie déclinait et des relations économiques sétaient nouées avec les États italiens, lEspagne (maîtresse dOran jusquen 1794), la France. Celle-ci avait à La Calle et à Bône des concessions de pêche du corail. Surtout Marseille commerçait avec la Régence, par lintermédiaire des colonies juives de son port, dAlger ou de Livourne.
Un épisode de ce commerce, une fourniture de blé livrée sous le Directoire, se trouve aux origines du différend entre la France et le dey. Les vendeurs, les juifs livournais Bacri et Busnach, avaient réussi, grâce à la complicité intéressée de Talleyrand, à faire reconnaître à leur créance le caractère de dette de lÉtat français et, en même temps, ils en avaient lié le remboursement à celui de sommes queux-mêmes devaient au dey Hussein. Mais lors de la liquidation, ils avaient réussi à frustrer le dey du montant de sa créance et celui-ci accusait de complicité le consul français Deval, personnage corrompu dont il demandait avec insistance le remplacement. Le 29 avril 1827, il semporta, au cours dune discussion en turc avec le consul et le frappa de son chasse-mouches. Le rapport de Deval au gouvernement obligeait le ministère Villèle à demander une réparation. Celui-ci se borna à un blocus inefficace. Un effort du ministère Martignac pour régler le problème par des négociations aboutit à un nouvel affront : le vaisseau la Provence essuya le feu des batteries dAlger.
Polignac arrivait alors aux affaires et décida une intervention directe (31 janvier 1830) qui serait menée non par mer, Alger nayant jamais pu être ainsi forcée, mais par terre après un débarquement. Un colonel envoyé en mission secrète sous lEmpire, Boutin, en avait montré la possibilité et cest son plan quon suivit. En quelques semaines, une flotte de 675 bâtiments, dont 103 de la marine de guerre, fut réunie à Toulon et embarqua le corps expéditionnaire commandé par Bourmont. Lamiral Duperré sut conduire d'un même rythme une flotte disparate formée de vaisseaux de ligne, de corvettes, de chalands et même de quelques vapeurs. Le débarquement eut lieu le 14 juin 1830 dans la baie de Sidi-Ferruch, à 17 km à l'ouest d'Alger. Le camp adverse de Staoueli fut emporté le 19; le 4 juillet, le fort L'Empereur qui défendait Alger vers le sud était bombardé; le dey capitulait le lendemain et partait en exil. Bourmont fit occuper quelques points de la côte. Il promit aux habitants le respect de leur religion et de leurs biens.
L'expédition en réalité avait eu une double raison: relever le prestige de la monarchie de Charles X, contestée par l'opposition libérale, et fournir au port de Marseille un substitut au vieux commerce du Levant, alors sur le déclin. Si le premier but fut manqué, puisque dès le 27 juillet commençaient les Trois Glorieuses qui remplacèrent Charles X par Louis-Philippe, il n'en alla pas de même du second.
| 1830 | 14 juin | une armée française forte de 37 000 hommes débarque dans la baie de Sidi-Ferruch. |
| 5 juillet | le dey dAlger appose son sceau sur la convention qui livre Alger aux Français | |
| 1831 | 4 janvier | prise dOran. |
| 27 mars | prise de Bône par Yusuf. | |
| 1832 | 22 novembre | Abd el-Kader est présenté par son père aux tribus Hachem Beni-Amer. Il a 24 ans. Il proclame le premier jihad (guerre sainte) contre les infidèles. |
| 1833 | 29 septembre | prise de Bougie par le général Trezel. |
| 1834 | 26 février | signature de deux traités entre Abd el-Kader et le général Desmichels qui reconnaît la souveraineté de lémir des croyants . |
| 22 juillet | ordonnance qui confirme le caractère définitif de la conquête française. Un gouverneur général est nommé pour administrer les possessions françaises dans le nord de lAfrique . | |
| 1835 | 28 juin | Abd el-Kader inflige une défaite au général Trezel à la Macta. |
| 1836 | 13 janvier | prise de Tlemcen. |
| septembre | le général Clauzel loue des lots de colonisation dans la Mitidja. | |
| 1837 | 30 mai | le traité de la Tafna, signé par Bugeaud, reconnaît Abd el-Kader comme le souverain des deux tiers de lAlgérie. |
| 13 octobre | prise de Constantine par le général Danrémont. | |
| 1839 | 18 novembre | Abd el-Kader déclare le second djihad. Lordre est donné aux colons français dévacuer la Mitidja à la suite dune attaque dAbd el-Kader. Fin de la première colonisation. |
| 1841 | 22 février | Bugeaud est nommé gouverneur général de lAlgérie. Fin de loccupation restreinte et guerre totale. |
| 1843 | 24 mars | les biens habbous sont remis au Domaine. |
| 14 - 16 mai | prise de la smala dAbd el-Kader par le duc dAumale. Massacre des populations environnantes. Abd el-Kader se réfugie au Maroc. | |
| 1844 | 14 août | bataille dIsly près dOujda. |
| 1845 | soulèvement, à lappel de Bou Maza, en Kabylie, dans le Dahra, la vallée du Cheliff et lOuarsenis. | |
| 1847 | 13 avril | Bou Maza se rend au général de Saint-Arnaud. |
| 23 décembre | reddition dAbd el-Kader au général Lamoricière. | |
| 1848 | 10 janvier | Abd el-Kader accoste à Toulon, où il est enfermé au fort Lamalgue, en dépit de la promesse faite par Lamoricière et confirmée par le duc d'Aumale, de le conduire avec sa famille à saint Jean d'Acre ou à Alexandrie. |
| 12 novembre | lAlgérie proclamée dans la Constitution partie intégrante de la France. Pendant 20 ans, jusqu'en 1871, des insurrections éclateront contre la colonisation française. |
Abd el-Qadir (Kader) Nasr-Ed-Din, quatrième fils d'Abd el-Kader Mehi-Ed-Din et de Zohra bint Sidi Omar Doukha, est né en 1808, sans doute le 6 septembre, dans la région de Mascara, à la Guetna de loued al-Hammam, réputée pour ses sources chaudes. Dès son enfance, son père le destine à lui succéder à la tête de la confrérie soufie des Qadiriyya dont il est le moqaddem, ou marabout. Il reçoit donc une éducation destinée avant tout à faire de lui un chef religieux, sans négliger pour autant lentraînement physique, en particulier dans le domaine du cheval, dont Abd el-Kader sera toute sa vie un grand connaisseur.
En 1822, il complète son éducation à Arzew, puis à Oran dans lécole de Si Ahmad ben Khodja, un des grands lettrés du Maghreb. A son retour, à l'âge de quinze ans, il épouse sa cousine, Leila Kheira bint Abu Taleb.
En 1826, son père lui demanda de laccompagner au Pèlerinage de La Mecque, mais leur départ fit accourir une foule de volontaires désireux de les suivre au point de faire craindre une révolte au bey dOran, qui les retint captifs pendant deux ans. Abd el-Kader en profita pour poursuivre ses études dans les différentes bibliothèques et mosquées de la ville. Ce nest donc quen 1828 quils purent accomplir leur Pèlerinage, complété par la visite de Damas, Bagdad et Jérusalem. Ils furent de retour à la Guetna de loued al-Hammam en 1829 à la veille du débarquement français à Alger.
Dès 1830, Abd el-Kader manifesta son engagement, aux côtés de son père dabord, puis en lui succédant à la tête des tribus de la région dOran et de Mascara, qui refusaient de se soumettre aux Français. Il fit demblée adopter son point de vue, qui était de refuser toute alliance avec le bey dOran, symbole de lautorité turque, pour prêter allégeance au sultan du Maroc. Celui-ci, qui pouvait se sentir menacé par les Français, disposait dune forte légitimité religieuse, nécessaire pour conduire le Jihad, la guerre sainte. Mais très vite lengagement du sultan ne fut pas à la hauteur des espérances des Algériens, qui demandèrent alors à Mehi-Ed-Din dorganiser la résistance. Il sagissait donc de créer un sultanat, cest-à-dire un État algérien (voir documents). La tâche était lourde et, en 1832, Mehi-Ed-Din céda la place à son fils, à la demande des tribus.
Face à ce jeune guerrier, au prestige rapidement établi, les Français tentèrent dabord de ruser. Le général Desmichels discernait de quelle utilité pourrait être, à son insu, Abd el-Kader : il unifierait les tribus rebelles et, moyennant un accord avec lui, les conquérants pourraient à leur tour établir leur protectorat. De son côté, Abd el-Kader avait momentanément avantage à la paix, le temps dunifier ses troupes. Le général et lémir se mirent daccord, en février 1834, pour signer ce quon appela par la suite le "traité Desmichels"(voir documents). Décidé sans lavis du gouvernement français, cet accord reconnaissait à Abd el-Kader le titre de Commandeur des croyants et sa souveraineté sur le beylik dOran, à lexception des villes dOran, dArzew et de Mostaganem. En fait ce traité était gros de malentendus, les deux versions, française et arabe, étant contradictoires. Les conquérants ny voyaient quun armistice provisoire; Abd el-Kader le considérait comme la reconnaissance de sa souveraineté, au-delà même de la province dOran.
Les hostilités reprirent donc sans beaucoup tarder entre les Français et lémir. Le gouverneur Clauzel lança deux expéditions successives sur les terres dAbd el-Kader, qui évita le combat et réoccupa le terrain.
Cest alors que Paris envoya un nouveau général, Bugeaud, en Algérie. Demblée, il sy fit une réputation, en remportant une victoire sur les hommes de lémir, au bord de la Sikkak (6 juillet 1836), avant de regagner la France. Clauzel, toujours gouverneur général, décida alors de lancer une expédition à lEst, sur Constantine. Ce fut un échec désastreux, qui provoqua son remplacement par le général Damrémont.
Rappelé en Algérie, Bugeaud fut chargé de la négociation avec Abd el-Kader. Il improvisa une diplomatie toute personnelle, concrétisée par un nouvel accord signé à Tafna, le 20 mai 1837. Bugeaud céda des concessions territoriales jugées exorbitantes par les Français, mais il y gagna quelques avantages personnels, et notamment la jolie prime de 180 000 francs destinée à lentretien des chemins vicinaux de la Dordogne, dont il était député. Ce traité de la Tafna fut sujet, une fois encore, aux interprétations contradictoires entre les deux parties quant aux limites territoriales qui étaient assignées à Abd el-Kader, mais il donnait aux Français le répit nécessaire pour s'emparer de Constantine, ce qui fut fait, lors dune nouvelle expédition en octobre 1837.
Sur son territoire, Abd el-Kader avait profité de laccalmie intervenue entre lui et les Français pour affirmer son pouvoir aux yeux de tous. Le nouveau gouverneur, Valée, entreprit une expédition. en octobre 1839, sur Hamza, territoire contesté ; une colonne française menée par le duc d'Orléans franchit le défilé des Portes de Fer, considéré comme frontière par Abd el-Kader. Lémir dénonça la violation du traité de la Tafna et se décida à proclamer la guerre sainte. Il lança alors ses cavaliers sur la zone de colonisation européenne de la Mitidja, provoquant le ralliement des Algériens travaillant au service des colons. Les Français, qui avaient longtemps hésité sur lavenir de leur entreprise, répondirent par la guerre totale et la colonisation militaire. Thiers, à la Chambre, défendit le principe de cette nouvelle politique; à laquelle Bugeaud avait fini par se rallier et dont il devait être l'instrument.
Bugeaud fut nommé gouverneur général de lAlgérie - le terme dAlgérie était devenu officiel depuis lannée précédente - le 29 décembre 1840. Il avait compris quon ne pourrait venir à bout dAbd el-Kader quen lui empruntant ses propres armes, et dabord la vivacité dans le déplacement et lexécution. La guérilla ou, comme on disait, la "guerre des buissons", découverte par Bugeaud en Espagne dans larmée napoléonienne, ne devait pas être menée par les armées régulières, trop lourdes et statiques. A la mobilité dAbd el-Kader, il tenta de répondre par une capacité dintervention reposant sur la formation de colonnes de six à sept mille hommes, légèrement équipées. Cela nécessita un renforcement considérable des effectifs français, qui dépassèrent cent mille hommes en 1846. La guerre totale décrétée, Bugeaud la livra sans pitié ni scrupule, harcelant son ennemi sans relâche, détruisant les silos dissimulés qui servaient de réserve à ladversaire, sacharnant contre les récoltes, faisant enfumer des populations entières dans des grottes, assumant explicitement le terme de "barbare" et bravant les critiques de la presse et de l'opposition, en particuliers celles de Louis Blanc et d'Alexis de Tocqueville (voir documents).
Bugeaud, cependant, se heurtait à un adversaire qui faisait bonne mesure. Peu à peu, en effet, Abd el-Kader avait posé les fondements dun État algérien. Non seulement lémir était le chef dune armée bien organisée, il se révéla aussi un administrateur, mettant en place des circonscriptions et des fonctionnaires, assurant ainsi un minimum de centralisation. Il semploya à la réforme fiscale en établissant légalité par la dîme sur les récoltes et limpôt sur les troupeaux. Il frappa une monnaie, le boudiou, dans sa capitale de Tagdempt. Il sefforça aussi de compléter les importations darmes par la création de ses propres fabriques. Lémir jouissait dun grand prestige au Maroc, ayant prêté allégeance au sultan Abd er-Rahman. Le collège des ouléma de Fès avait reconnu publiquement son autorité. Lascendant dAbd el-Kader sur ses hommes ne sexplique pas seulement par ses faits darmes, mais aussi par son autorité religieuse. Bugeaud lui-même a su distinguer chez son adversaire une grandeur dun ordre qui échappait à ses catégories de sabreur : "Cet homme de génie que lhistoire doit placer à côté de Jugurtha" écrivit-il, "est pâle et ressemble assez au portrait quon a souvent donné de Jésus-Christ. "
La nouvelle tactique de Bugeaud obligea Abd el-Kader à accroître encore sa mobilité. Tagdempt fut incendiée et toutes ses villes tombèrent les unes après les autres. Abd el-Kader conçut alors une nouvelle capitale mobile, avec deux objectifs : montrer sa puissance par sa présence massive aux tribus sur leur propre terrain et les habituer à la migration, renouant ainsi avec leur ancienne tradition. Un ordre implacable régnait dans lorganisation spatiale de cette ville nomade, ce qui garantissait la vitesse de son installation et de son déménagement. Elle était conçue comme une série de cercles emboîtés selon un agencement à la fois militaire et cosmogonique, dinspiration soufie. Elle permettait de mettre à labri les familles des combattants et les blessés pendant que les cavaliers allaient très loin combattre les Français, mais aussi les membres et les biens des tribus qui se plaçaient sous la protection de lémir. Cela explique le très grand nombre doccupants, ordinairement entre 20 et 30 000 personnes, mais qui a pu atteindre 60 000, selon Abd el-Kader lui-même.
Le 16 mai 1843, par un coup de main audacieux, le duc d'Aumale, cinquième fils du roi Louis-Philippe, à la tête de 600 cavaliers, surprit la smala près du puits de Taguine, au sud ouest de Bougie, après une traque de plusieurs jours, et sempara de la tente de lémir, alors absent, fit prisonniers nombre de ses parents, dispersa ses manuscrits et pilla ses trésors. La mère, la femme et les enfants dAbd el-Kader parvinrent toutefois à séchapper. Lévénement ne fut pas décisif, mais la propagande de la monarchie de Juillet en tira grand profit, au point den faire un des clichés de la conquête coloniale française pour le reste du siècle.
Lappui donné à Abd el-Kader par Abd er-Rahman conduisit Bugeaud, devenu maréchal en juillet 1843, au projet de neutraliser le sultan du Maroc. Le traité de Tanger, signé le 10 septembre 1844 après la victoire des Français sur les Marocains à la bataille de lIsly, porta un coup très dur à Abd el-Kader, mis hors la loi par son ancien protecteur. Désavoué par le gouvernement au sujet de la campagne quil avait entreprise sans autorisation en Kabylie, le maréchal, quant à lui, remit sa démission avant d'être rappelé en France, le 5 juin 1847.
Le duc d'Aumale lui succéda comme gouverneur de lAlgérie et fut chargé de poursuivre la lutte. La fin de laide marocaine coûtait beaucoup à Abd el-Kader. Le sultan Abd er-Rahman était désormais un instrument aux mains des Français. Abd el-Kader, acculé, finit par se rendre le 23 décembre 1847. Le général Lamoricière reçut lépée de lémir contre la promesse formelle quil serait conduit avec sa suite soit à Alexandrie soit à Saint-Jean dAcre.
Le duc dAumale avait confirmé la parole du général. Pourtant une campagne de presse et un débat parlementaire en eurent raison. Le 10 janvier 1848, la frégate transportant en captivité Abd el-Kader, sa famille et sa suite, accostait à Toulon. Le 28 février 1848, une révolution parisienne détrônait Louis-Philippe, obligeant le duc dAumale à rejoindre sa famille exilée en Angleterre. Abd el-Kader gardera une rancune légitime envers ceux qui avaient trahi leur promesse, et le duc dAumale, toute sa vie, regrettera davoir été obligé de renier sa parole.
Abd el-Kader restera près de cinq ans prisonnier en France, de janvier 1848 à septembre 1852, avec sa famille et certains de ses proches, au total près de 80 personnes. La crainte de le voir relancer la révolte en Algérie avec laide anglaise, les luttes civiles et les incertitudes qui pèsent sur lavenir politique de la France pendant la II e république, expliquent cette longue captivité, ponctuée de transferts dun lieu de détention à un autre. A la mélancolie vient sajouter le deuil, lorsque le climat, pénible à supporter, provoque la mort de plusieurs de ses enfants en bas âge.
La popularité de lémir va grandir auprès des Français, impressionnés par sa personnalité : anciens soldats de larmée dAfrique, reconnaissants de sa clémence envers ses prisonniers et parmi eux un général, Daumas, qui aura avec lui de longues conversations portant principalement sur les chevaux et les questions militaires, ou encore Monseigneur Dupuch, qui fut le premier évêque dAlger, avec qui il aura de nombreux entretiens théologiques prolongés par une intense correspondance, mais aussi des personnages anonymes, notables ou inconnus qui demandent à le voir ou qui lui écrivent et à qui, à tous, il répond. Autant quil le peut, car le gouvernement a interdit quon lui enseigne le français, il observe le mode de vie des Français, leur économie et il assiste à lessor de la révolution industrielle, aux débuts du chemin de fer, qui le fascine. Lorsquil quittera enfin la France, il sera certainement lun des meilleurs connaisseurs musulmans du monde occidental.
Après trois mois passés au fort Lamalgue, à Toulon, et à lissue dun débat parlementaire où il a été décidé de le maintenir captif, Abd el-Kader est transféré au château dHenri IV à Pau, sommairement aménagé parce quen cours de restauration. La ville de Pau, fort réticente dans un premier temps à accueillir ce prisonnier, va peu à peu lui rendre la vie plus facile et des amitiés se noueront entre les prisonniers et leurs hôtes. Lorsque Lamoricière devint ministre de la guerre, Abd el-Kader lui écrivit en juillet 1848 une lettre qui demeura sans réponse...
Transféré à Amboise, lémir et sa suite quittent Pau pour Bordeaux le 3 novembre 1848. Après une réception chaleureuse, ils embarquent à bord dune corvette à vapeur qui, par la Gironde et la Loire, les dépose à Amboise, où ils entament, là encore, une détention inutilement rigoureuse, car lévolution intérieure dAbd el-Kader lui a fait renoncer depuis longtemps à toute tentative désespérée, révolte ou suicide. Un petit groupe de Français les a suivi et contribue à adoucir leur sort.
Les conditions de détention, comme à Pau, sassouplissent peu à peu, et des sorties sorganisent, grâce aux habitants dAmboise et de la région. Au printemps 1851, lémir accepte de quitter le château pour des promenades qui lui font visiter Chenonceaux et dautres belles demeures des bords de Loire. Toujours intéressé par lagriculture locale, il fut surtout fasciné par le chemin de fer et il écrira plus tard de Constantinople une lettre de remerciements au chef de gare dAmboise...
Par lintermédiaire dun de ses visiteurs français, Abd el-Kader était entré en relation épistolaire avec Louis-Napoléon Bonaparte, alors Prince-Président. Après le coup dÉtat qui mit fin à la II e république, celui-ci rendit visite à lémir captif au cours du tour de France quil entreprit pour convaincre les populations de voter oui au plébiscite sur létablissement du Second Empire.
Comme bien dautres, Napoléon III fut fasciné par Abd el-Kader. Mais cette fascination fut cette fois-ci réciproque et lémir lui conserva jusquà la fin son amitié fidèle.
Le 16 octobre 1852, Napoléon III écrit à Abd el-Kader : « Je suis venu vous annoncer votre liberté. Vous serez conduit à Brousse (aujourdhui Bursa, en Turquie) aussitôt que les dispositions nécessaires auront pu être prises. Le gouvernement vous allouera une pension digne de votre ancien rang. »
Désormais, Abd el-Kader nest plus traité en ennemi vaincu, mais il en hôte. Entre la fin du mois doctobre et son départ pour la Turquie, il se rend à Paris et à Saint-Cloud, résidence de Napoléon III, qui linvite à lOpéra, lui offre un cheval blanc et lui fait passer en revue les troupes à ses côtés. Le Tout-Paris se larrache tandis quil visite Notre-Dame, léglise de la Madeleine, les Invalides et même lImprimerie nationale où il découvre, traduite et imprimée, sa réponse à Napoléon III dans laquelle il sengageait à ne plus jamais retourner en Algérie. Il ira même jusquà voter, avec son entourage, au plébiscite sur linstauration de lEmpire. Après une ultime réception solennelle aux Tuileries, il entame un voyage triomphal, salué par les foules et par les notables jusquà Marseille, où il embarque enfin pour la Turquie, le 21 décembre 1852. Chacune des personnes qui lui ont écrit pour le soutenir, ou qui lui ont rendu visite, a reçu de sa main une lettre de remerciements...
Abd el-Kader et sa suite débarquent à Istanbul le 7 janvier 1853. 10 jours plus tard, ils se rendent à Brousse (Bursa), au sud de la mer de Marmara, qui sera pour deux ans leur lieu de résidence. Jusquà sa mort, Abd el-Kader restera en rapport avec les autorités consulaires françaises dans lempire turc, chargées de lui transmettre la pension de 150 000 F. que lui accordait le gouvernement français, mais aussi de surveiller ses moindres faits et gestes, par lintermédiaire dun interprète chargé de lespionner jusquen 1857.
Durant le reste de son existence, Abd el-Kader se consacra à une activité intellectuelle et religieuse, prolongeant léducation de ses enfants par un enseignement qui fit de lui un maître spirituel renommé dans le monde musulman. Un certain nombre de ses élèves devinrent des penseurs importants, mystiques ou politiques, précurseurs du nationalisme arabe.
Il entretenait une suite qui devint peu à peu une nombreuse communauté dont les membres, par leurs voyages au pays natal, lui permettaient de rester en relation avec lAlgérie. Ses rapports avec le gouvernement turc restèrent toujours difficiles, car Abd el-Kader, tout en reconnaissant la prééminence de la Turquie dans le monde musulman, lui reprochait davoir abandonné lAlgérie face à la conquête française. Il parvint toujours à se soustraire à limpôt ottoman, en qualité de Français, profitant ainsi du régime des Capitulations, qui exonérait de fiscalité les résidents des puissances européennes dans lempire turc ! Cela conduisit parfois le gouvernement turc, inquiet de linfluence politique dAbd el-Kader, à se plaindre auprès de la France, qui le soutint toujours et reversa à ses descendants la pension quelle lui accordait. Lamitié franco-turque, amorcée par la guerre de Crimée et qui dura jusquà la fin du siècle, permit cependant à Abd el-Kader de bénéficier dune relative liberté de mouvement.
En août 1855, Brousse fut partiellement détruite par un tremblement de terre, et Abd el-Kader décida de se rapprocher des Lieux Saints de lIslam. Napoléon III, quil avait revu à Paris lors de lexposition universelle de 1855 (il avait même assisté au Te Deum en lhonneur de la prise de Sébastopol), acquiesça à son désir de sinstaller à Damas où était enterré Ibn Arabi, le maître soufi du XII e siècle, dont il se réclamait. Établi à Damas avec lappui de la France en novembre 1855, il vécut désormais en terre arabe sous domination turque. Sa popularité continuait dinquiéter les autorités ottomanes et la surveillance des Turcs et des Français ne se relâcha pas pendant le voyage quil entreprit à Jérusalem en 1856.
En 1856, un décret du sultan conforme à lesprit des réformes entreprises en 1839, les Tanzimat, avait adopté le principe de légalité des musulmans et non-musulmans devant la loi, supprimant ainsi limpôt cultuel que devaient verser les Chrétiens. Les Druzes de Syrie, considérant les Chrétiens maronites comme lavant-garde des envahisseurs européens, les pourchassèrent et les massacrèrent en juillet 1860 avec la complicité du gouverneur turc de Syrie. Abd el-Kader, en prenant leur défense et celle des Européens de Syrie, en paroles et en actes, (il obtint du gouverneur lautorisation darmer ses Algériens) se comportait avant tout en musulman pour qui les minorités juives et chrétiennes en Islam sont des dhimmi, des protégés que tout croyant doit respecter. Ainsi se renforça lamitié entre Abd el-Kader et la France, qui le décora de la Légion dHonneur.
Napoléon III pensa alors en faire linstrument de sa politique en Orient qui, sous couvert de la protection des Chrétiens, visait à la création dun vaste royaume arabe indépendant de la Turquie, sous contrôle de la France. Son prestige politique et religieux permettait à Abd el-Kader dassumer cette position ambiguë de médiateur entre chrétiens et musulmans. Elle lui valut en France et en Europe une popularité considérable, entretenue par les lettres quil adressait aux journaux. Approché par le Grand Orient de France au moment où il entreprenait son second voyage à La Mecque, il fut reçu franc-maçon en 1864, sans que cette initiation heurtât ses convictions musulmanes. Il séjourna un an et demi à La Mecque, le temps de deux pèlerinages consécutifs, pour mériter le titre de « Compagnon du Prophète ». A Londres parut en 1867 sa première biographie, écrite par son ami Charles-Henry Churchill, le vice-consul anglais de Damas.
Parmi les amitiés communes à Abd el-Kader et à Napoléon III figuraient des disciples du comte de Saint-Simon (1760 - 1825), adepte dun socialisme non étatique accordant une large place à lentreprise privée. Le projet de percement du canal de Suez, de lingénieur Ferdinand de Lesseps, saint-simonien fervent, a séduit Abd el-Kader qui espérait un apport réciproque entre la technologie européenne et lesprit de lIslam. Ainsi fut-il associé au projet initial, qui englobait la mise en valeur agricole des terrains proches du canal par la main doeuvre que souhaitait recruter Lesseps en Syrie, avec laide dAbd el-Kader. Cet aspect du projet naboutit pas, mais il permit à Abd el-Kader de figurer parmi les invités officiels de la France lors de linauguration du canal, le 17 novembre 1869.
La défaite de la France en 1870 et leffondrement du second empire, suivis de la révolte sévèrement réprimée de Mokrani en Algérie en 1871, furent douloureux pour Abd el-Kader et contribuèrent à lécarter de la vie politique pour ne plus soccuper que doeuvres pieuses et de recherches personnelles jusquà sa mort, à Damas, le 26 mai 1883.
1808 : Naissance à la Guetna de loued al-Hamman, près de Masacara dAbd el-Kader Nasr-Ed-Din.
1822 : Études à Oran dans lécole de Si Ahmad ben Khodja.
1823 : Mariage avec Leila Kheira bint Abu Taleb, sa cousine.
1826 - 1828 : 1 er pèlerinage à La Mecque, avec son père.
1832 : Abd el-Kader à la tête des tribus résistant aux Français.
1834 : Traité de paix avec le général Desmichels.
1837 : Traité de la Tafna avec le général Bugeaud.
1839 : Franchissement des Portes de Fer par les Français. Abd el-Kader proclame la guerre sainte.
16 mai 1843 : Prise de la Smala par le duc dAumale.
23 décembre 1847 : Reddition dAbd el-Kader au général Lamoricière
janvier-mars 1848 : Captivité au fort Lamalgue, à Toulon ; puis au château de Pau (avril -novembre).
1849 - 1852 : Captivité au château dAmboise. Libération accordée par Napoléon III, réceptions à Paris et au château de Saint-Cloud.
1853 - 1855 : Exil à Brousse (Bursa), en Turquie.
1855 : 1 er voyage à Paris pour lexposition universelle. Abd el-Kader est reçu aux Tuileries par Napoléon III. Installation à Damas.
1856 : Voyage à Jérusalem.
1860 : Abd el-Kader protège les Chrétiens de Syrie massacrés par les Druzes et reçoit la Légion dHonneur de Napoléon III.
1863 - 1864 : 2 e pèlerinage à La Mecque.
1864 : Lors de son passage à Alexandrie, Abd el-Kader est reçu franc-maçon par la loge « les Pyramides » dAlexandrie, pour le compte de la loge « Henri IV » de Paris.
1867 : 2 e voyage à Paris pour lexposition universelle.
1867 : Biographie dAbd el-Kader par Charles-Henry Churchill.
1869 : Abd el-Kader invité à linauguration du canal de Suez (17 novembre)
1871 : Révolte de Mokrani en Algérie.
26 mai 1883 : Mort dAbd el-Kader à Damas.
1966 : Transfert des cendres dAbd el-Kader à Alger.